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Publié par Dominique Sampiero

Royal Carnet - Mercredi 3 juillet

Carnet de Résidence.

Mercredi 3 juillet.

Saint Thomas

Dictontaine :

À la Saint Thomas eh papa

Crois en ce que tu ne devines pas

Pense à ce que tu ne sais pas

Embrasse un que tu n’aimes pas

Pensée du jour : C’est un monème opiniâtrement clou pourtant il faut l’ovaliser : pour cela, il est nécessaire de le ténoriser au criant du tord-nez, se sevrer d’un coutil ébarbé et peu franchisé et s’y présenter à plusieurs fois sans perpétuation incongrue.

Élise ou la vraie vie d’une blessure.

Ma paralysie n’est pas de l’ordre de la pudeur mais de la stupeur. Aphasie devant une violence. Violence qui ricoche et se retourne contre mes pensées sans que je m’explique pourquoi. J’hésite depuis des mois à écrire ces lignes. Ces phrases. Comme devant un mur. Impuissance à trouver, donner forme, mettre des contours à un évènement précis.

Ça commence dans un lieu où sont rassemblés des hommes qui parlent, de tout de rien. De leurs colères aussi dont parfois je ne comprends ni la raison ni le mouvement. Des hommes qui fument, se serrent la main, refont le monde. Jouent les hommes, épaule contre épaule. Des hommes qui cherchent une chaise pour leur ombre. Un vertige pour leur manque. À paraître forts, plus forts que ce qui les détruit, les ronge, les mine quotidiennement. Des hommes qui affirment que ce qu’ils n’ont plus ne sert à rien. Des hommes en miettes mais qui font les méchants pour que ça se voit pas. Des hommes qui crient plus fort que ce qui voudrait les faire taire.

Tout à coup apparaît une jeune femme au loin sur le bitume. Elle marche vers nous. Blonde, deux tresses. Vêtements colorés qui ne ressemblent à rien vraiment rien de la mode aujourd’hui. Tous les regards convergent vers elle et brusquement, orage verbal, tempête brutale, les propos se déchaînent, à peine à voix basse.

"Salope ! Fous le camp ! Encore elle ! Sale pute ! Dégage d’ici ! Un jour je vais me la faire ! Quelle honte de voir ça ! Je veux pas que mon fils la croise ! Sale droguée, saloperie va ! Je vais la déglinguer putain !".

Une tornade d’injures, de menaces et d’invectives roule, gonfle autour de moi et je n’ai même pas le temps de demander pourquoi, d’interroger cette fureur spontanée, la jeune femme à mon étonnement s’avance innocente vers ses bourreaux. Le silence se fait quand elle arrive.

L’un d’entre eux, le plus paisible justement, bouge pour lui barrer la route et après réflexion, me semble-t-il, pour la protéger d’autres insultes qu’elle entendrait cette fois puisqu’elle est là, toute proche : "Qu’est-ce que vous voulez Mademoiselle ?" Elle, sourire lumineux, parlant comme à dix centimètres du sol, en lévitation douce : "Vous n’auriez pas une cigarette s’il-vous-plaît !" "Et puis quoi encore : si on donnait des cigarettes à tous ceux qui entrent ici que deviendrait mon commerce !".

La jeune fille tourne les talons sans quitter son sourire qui lui fait une armure. Un homme crache au sol. Silence noir dans les yeux. Les chiens se calment et se roulent en boule sur le vide. Retour au calme. Rideau.

Une heure plus tard, le hasard dirige les pas de cette apparition non loin du bus nomade où je mène mes entretiens. Je saute sur l’occasion de comprendre qui est cette jeune femme. Et lui propose un interview face caméra. Elle accepte en échange d’une cigarette. Je ne fume pas mais lui promet en souriant d’en trouver une.

Élise, la trentaine me parle de Dieu et de la bible qu’elle relit tous les jours. Elle m’explique que l’année dernière, elle était encore baby-sitter aux États-Unis. Et styliste. Tout l’argent de son travail, Élise le dépensait à dessiner, à concevoir et coudre des robes, payant des modèles et des photographes pour se faire un press-book de pro.

Je lui demande si c’est possible de voir ces images et elle court chercher également son cahier de dessin dans l’immeuble en face, là où elle habite. Je découvre page à page une sensibilité et un talent qui sautent aux yeux. Mais alors pourquoi Chasse Royale ? Pourquoi venir vivre ici ?

À cause d’un accident. Mars 2011, Élise se fait percuter par un chauffard américain qui grille un feu rouge. Deux mois de coma. Deux mois de flottement dans une drôle d’absence où rien ne manque. Au réveil, impossible de continuer à se soigner dans ce pays où la carte bancaire remplace la carte de Sécu.

Élise revient en France, handicapée par sa fragilité et les séquelles de sa maladie. Dans le mouvement de l’échange et de la confiance qui s’installe entre nous, je tente une question plus intime. "Pardonnez-moi, mais... c’est indiscret de vous demandez de quoi vous souffrez Mademoiselle ?" "Non, je vous en prie !... Schizophrène, je suis schizophrène Monsieur... j’ai un traitement lourd... et je prie chaque jour pour ne pas craquer...".

Images du cahier de dessin et du Press Book d'Élise
Images du cahier de dessin et du Press Book d'Élise
Images du cahier de dessin et du Press Book d'Élise
Images du cahier de dessin et du Press Book d'Élise
Images du cahier de dessin et du Press Book d'Élise
Images du cahier de dessin et du Press Book d'Élise
Images du cahier de dessin et du Press Book d'Élise
Images du cahier de dessin et du Press Book d'Élise
Images du cahier de dessin et du Press Book d'Élise

Images du cahier de dessin et du Press Book d'Élise

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