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Royal Carnet - Mercredi 26 juin

Carnet de Résidence.

Mercredi 26 juin

Saint Anthelme

Dictontaine :

À la Saint Anthelme

Pour ceux que tu aimes

Brûle ton abîme

Éteins ta frime

Pensée du jour : Les lettres que nous n’écrirons jamais, les gestes que nous oublions dans nos mains, les regards perdus dans le tourbillon du quotidien : qui ouvrira ce livre ?

Rayon de soleil. Parking. Les murs de Chasse-Royale bougent de jour en jour. L’espace change imperceptiblement. Un grand bouleversement se prépare. Le lieu est comme assis entre deux chaises.

Deux hommes. Cinq femmes. Nous nous retrouvons cette après-midi-là autour d’une table pour parler, échanger nos lectures dans un atelier, réunion improbable que j’ai nommée : Délivrez moi ! au Foyer social et culturel Dehove. C’est la deuxième séance.

Les premières minutes sont longues. J’hésite, cherche mes mots. Un élan surtout, une conviction. On sert un café, ça aide. Dans le Nord, on ne fait rien sans boire un café. Le café est un rituel de passage et dans le petit cercle noir les langues se délient.

Puis les échanges se bousculent : « Pas le temps de lire, trop de choses à faire. » « Pas ceci, pas cela... » Je me rebiffe. « Alors on fait quoi ? Vous le voulez vraiment cet atelier ? ». Les participants me regardent étonnés. Puis commencent à réfléchir, à détailler, à s’expliquer. « Je n’aime pas ce livre. Je ne comprends rien. Il y a trop de personnages et je m’y perds. Et puis, c’est fade, c’est plat, plat, plat, il ne se passe rien. C’est un type qui va au travail avec un ami et qui raconte pourquoi il en est là. »

Je comprends alors que « non » voulait dire, « je ne sais pas, je n’ose pas !». Ce refus : premier pas essentiel du lecteur. Cela signifie que ça prend vie. J’en profite pour préciser qu’on n’est pas obligé d’aimer le livre qu’on a choisi. Qu’il est possible de ne pas le lire jusqu’au bout. Mais qu’il est intéressant d’argumenter, d’expliquer, voire de lire un passage pour partager, s’affronter aux autres. Bref, ne pas se contenter de dire : c’est bien ou c’est pas bien !

On me réplique « Non, mais c’est pas normal, pour donner son avis, quand on prend un livre, on commence par la première page et on finit par la dernière. »

Je reviens sur ce mot : normal. C’est quoi normal ? Comment lisez-vous ?

« Ben moi, j’ai une sale maladie, je suis trop impatiente... et je saute des pages... Mais ensuite je reviens en arrière et je les lis évidemment... c’est pas bien de sauter des pages.».

En dénouant un à un les mots, je reviens sur l’expression : sale maladie.

Ah, bon, l’impatience est une sale maladie ? Mais pourquoi donc ? Que se cache-t-il derrière ça ? De l’envie ? Du désir ? Avoir trop envie de quelque chose est une sale maladie ?

Et à ce moment-là, dans le groupe, j’ai un déclic.

Bien sûr que nous allons parler des livres lus ou pas. Mais de nous aussi, de chacun de nous. Avec une vraie écoute et un respect les uns pour les autres. « Délivrez moi ! » va devenir un atelier de paroles autour du livre.

J’exprime mon idée aux autres. Ils approuvent. Une autre femme nous explique sa difficulté à dire, mettre des mots sur ses émotions. Elle avoue qu’elle est bloquée sur ça dans sa vie et qu’elle est venue aussi pour ça, dans ce groupe, trouver un espace où affronter son blocage.

Une troisième enfin nous dévoile un titre qui est un déclic : Le monologue du vagin. Elle rougit en avouant ça. Je l’encourage à nous expliquer son ressenti. Elle a été captivé par ce récit. Et une conversation commence sur l’impossibilité des femmes de parler de leur sexualité aux hommes ou à leurs maris.

J’écoute, j’accompagne, je relance ou reformule sans jugement certains propos. Une chaleur humaine et une complicité s’installent entre nous. Nous décidons d’affirmer l’identité de ce groupe. Premièrement, l’ouvrir à tout le monde, à tout lecteur, habitant ou pas Chasse Royale. Il y a justement « une étrangère » parmi nous et tout le groupe en a été bouleversé car les échanges se sont enrichis grâce à elle, à sa qualité de langage, comme semblent lui renvoyer les autres, avec une participante lui avouant au bord des larmes : « Ah comme j’aimerais parler comme vous. »

Deuxièmement, organiser un prix littéraire Royale Bibliothèque : il s’agira dès juillet de sélectionner 10 romans de la rentrée littéraire, de 5 auteurs connus et 5 moins connus, et de les lire, les commenter entre nous, comme aujourd’hui et au rythme de deux réunions par mois, pour finalement voter une semaine avant Noël pour le lauréat.

Quelle fête, quelle manifestation, quel budget ensuite pour concrétiser l’évènement ? Inviter l’auteur ? Lui faire une lecture de ses textes, une rencontre avec les habitants ? Pour l’instant, on part à l’aventure. Qu’est-ce qu’on risque à part la vie des livres ? Tout le monde est enthousiaste et le vote emporte l’unanimité absolue. Une des rares moments où je me sens à ma place dans ce quartier si souvent sur la défensive par rapport au regard de l’autre. Merci pour ça et pour l’élan à venir.

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parmentier Myriam 29/06/2013 20:57

Pour avoir vécu l'expérience d'atelier avec Dominique je sais qu'avant tout c'est la sincérité et le respect des autres qui permettent que l'expérience devienne une formidable aventure qui peut transformer notre vie. Bravo à tous pour le courage et l'engagement dont vous faites preuve..

Vincent Gilles 29/06/2013 17:52

Dom, si tu choisis de leur faire lire "Djebel" en Jigal poche, je serais ravi, si le livre est lauraét, je serais ravi de venir vous rencontrer, partager avec vous.

Bises.

Gillou

L. Lisa 27/06/2013 07:55

Ah, combien de « non » seront nécessaires pour un « oui ».
On oppose ce « non », d’abord, comme un bouclier que l’on dresse devant soi, je le crois aussi. Mais il permet, si les circonstances et l’accompagnement sont favorables, de donner le temps à la réflexion de s’amorcer, de donner leur chance au livre, aux mots, aux idées de se fabriquer un petit nid, propice à l'ouverture réelle du livre, à l’éclosion de la lecture qui deviendra voyage, souffle véritable ...