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Publié par Dominique SAMPIERO

Royal Carnet

L’herbe grise

Première partie

11 septembre 2013

 

Je viens d’un pays où personne ne vient

D’où personne ne sort non plus

 

Les pauvres ici s’appellent des chômeurs

Ce n’est ni gai ni triste

 

Les fêtes sont des ducasses

Et les hommes promènent

Sur leurs épaules encordées

Des géants aux allures extasiées

 

Les petites filles dévorent

Des Barbes à Papa

Plus grandes que leur sourire

Sur leurs lèvres cerise

 

Ça fait rire les pères qui gagnent

Des peluches bleu-roses

Au stand de carabine à plomb

 

Les mères tirent sur des ficelles immenses

Accrochées à des dauphins outremers

Ou à des singes plus grands

Que des labradors

 

Les grands frères retroussent

Leurs manches

 

Et dans une colère feinte

Dégomment au chamboule-tout

Des pyramides de conserves vides

 

Avant de boxer le gros ballon

Du ring électronique

 

Et faire s’affoler la grande aiguille

Sous les jupes des minettes

En talons aiguilles

 

Je viens d’un pays

D’où je ne veux pas sortir

 

Et qui entre en moi comme une salive

Je ne suis pas grand-chose, tu sais

À part cet immense soupir

 

Et mes amis ça les fait glousser

De voir ma tête de communiant

 

Quand j’écoute leurs histoires

En bois en larme et en acier

 

Je viens d’un pays qui est plus qu’un pays

Moins que rien aussi

 

Une seconde peau, oui, bien sûr

Avec du ciel musclé de haies vives

 

Strié de grands et de petits chemins

Faufilés entre les villes

 

Chuchotant cigarette café ou chocolat

Dérobés jadis aux beaux douaniers

De la frontière belge en pointillés

 

Je ne viens de rien, de nulle-part

 

Ce rien et ce nulle-part

Me font pleurer

 

Je n’ai pas assez de muscles ni de mains

Pour serrer dans mes bras les petites gens

 

Et leurs maisons de pierres aux tuiles cendrées

Parfois j’ai peur de leur marcher dessus

 

Pas assez de muscles ni de bras

Pour caresser

Leurs fenêtres

 

Leurs seuils bleus usés par les fesses

De nos grands-mères

 

Et les frottements

De leurs sempiternelles serpillères

 

Pas assez de doigts pour compter les vaches

Leurs yeux d’ange

Aux long cils noirs

 

Les doigts roses de leur pis

Agenouillées sous les nuages entre les barbelés

Comme des saintes aux langues infidèles

 

Pas assez de doigts pour

Compter les pauvres qui se débrouillent

Quand même

 

Les rides et les cheveux gris aussi

En avance sur la tête des enfants des cités

De Chasse Royale à Dutemple

 

Qui n’ont de sacré que la lumière

De leur manque

 

Pas assez de souffle, de regard

Pas assez d’âme

 

Pour contenir

Cette folie de colza et d’ortie

Lui faire un livre d’évangile

 

Tu sais un livre blanc, transparent

Fragile comme le cristal

Tranchant comme le sable

 

Un livre d’herbe coupante

Blessant les paumes au sang

Quand on l’arrache

 

Je viens d’un pays dont personne

Ne parle

 

Et qui ne parle plus à personne

 

Une région démodée dont on voudrait

Refaire l’histoire

 

Lifting social avec des promesses

À n’en plus finir

 

Je viens d’un pays où on ne croit

Plus en rien

 

Sauf en son père, sa mère

Et ses enfants

 

Pas pour qu’ils travaillent bien à l’école

Et réussissent dans la vie

 

Non, juste pour qu’ils continuent

De nous aimer

 

Je viens d’un pays qui me manque

Tu sais

 

Même quand je suis là

 

Un pays qui me colle à la peau

Qui me fout des colères et des frissons

Dés que je pense à lui

 

Je viens d’un pays HLM, de mines

Et de corons classés à l’Unesco

 

De manège qui fait tourner

La mer en bourrique au Touquet

 

Et les bourriques en promenade

Le long de la mer

 

Sous les jambes des enfants

À Merlimont

 

Viens mon frère

Donne-moi les mots

Le sang

 

Donne-moi la fougue

Et la brûlure

 

Donne-moi une insomnie

Pour en faire un grand feu

 

Donne-moi

La maigreur des Princes

 

Nourris comme toi à la lumière

Des visages et des petites gens

 

Donne-moi la force

De dire

 

Le mot à mot

Du poème porté

 

Tel un cercueil à dos d’ami

 

Après le chagrin

De la levée du corps

 

La force de dire d’écrire

Parlant de la mort

 

En voisine turbulente

Mais que tu connais bien :

 

Ah quand je mourrai

Enterrez-moi sous un pommier

 

Dans un cercueil du bois le plus tendre

Avec mes flaques mon ciel en aubier

 

Déposez mon corps dans la fauve lumière

Des hautes herbes du mois de mai

 

Je viens d’un pays

Où tout est possible

Et parfois rien

 

J’ai grandi entre les murs ouvriers

D’un amour solidaire

 

Voyager coûtait trop cher

Mourir aussi

 

Survivre sentait bon le café

Pas la chirloute la chicorée aussi

 

La bouse de vache

Et la salade fraîchement coupée

 

Dans des jardins où l’enfance

Régnait en maître

 

Pour arracher les mauvaises herbes

Et les patates

 

Mais pas les fleurs de pissenlit

 

On comptait souvent les sous

Pas les silences

 

La tendresse s’échappait des mains

Pour se glisser dans les regards

 

Je viens d’un pays où l’on se tait

Aujourd’hui

 

On a tellement hurlé

Crié, tellement lutté

Pour les congés payés

 

Invectivé pour des salaires de misère

Braillé pour les bourses les études

 

Hué pour du pain et de la viande

Le dimanche

 

Avec des bonbons achetés

Dans le porte monnaie de maman

 

Quand il y a avait de la mitraille en pagaille

Et que retirer un franc ne se voyait pas

 

On a tellement "mouru"

Dans les coulées d’acier

 

Tellement "mouru"

Dans des galeries qui s’effondraient

 

Tellement "mouru"

Les poumons et le front

Durs comme de la pierre

 

Et que les veuves réchauffaient

D’un dernier baiser

 

Tellement pleuré

Tellement bu pour oublier

Tellement prié en votant communiste

 

Que tout aujourd’hui nous semble triste et fade

Et que sans cesse nos yeux s’enfuient à l’origine

 

Là où les hommes, en travaillant

Se vidaient de leur force pour se remplir

De l’amour des camarades

 

Dominique Sampiero

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Bob Pillard 11/09/2013 14:17

c'est tout simplement magnifique....on est à hauteur du coeur, les yeux écarquillés par tant d'humanité, de soleil sombre, d'aurore qui s'éternise.....merci Dominique
BOB

carrion 11/09/2013 13:11

Magnifique !
L'amoureuse des Galeries lafayette.

Bruno 11/09/2013 12:52

Ouf ! Vraiment très beau.