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Publié par Dominique Sampiero

Royal Carnet
Certains penseront : mais que vient faire ce poème dans les colonnes de Royal Carnet ? Il s'agissait d'écrire un journal à partir du vécu de ma résidence de Chasse Royale et non de déverser cette espèce de chose qu'est la poésie. Je l'avoue, je suis hors sujet et c'est honteux de profiter de la situation. Mais puisque la poésie est refoulée des théâtres, des journaux, des librairies et des médias en général pourquoi ne reviendrait-elle pas se blottir elle aussi avec les exclus ? J'en prends le risque. Et puis qu'est-ce que ça coûte à celui qui le reçoit : hop, un petit clic, hop, poubelle, hop vider la poubelle ! à peine quelques secondes...

 

L’herbe grise

26 Septembre 2013

Deuxième partie

 

Je viens d’un pays comme un sortilège

Un envoûtement et je m’épuise à chanter

Que je viens de lui

 

Comme une mère dont on ne naît jamais

Et qui me serre contre son sein de briques

 

Debout oui debout face au ciel

Empêtré de silences et de luttes

 

Plus vastes que moi

 

J’ai honte de cette fierté

Devenue mon seul métier

 

Mais que dire ? Que faire ?

Qu’écrirais-tu à ma place ?

 

Comment tenir dans ma main

La main des silencieux

 

Pour qu’ils racontent

Cette histoire d’or et de bronze

 

Gravée dans le silence

De leur petite vie divine

 

Je viens d’un pays de majorette

En petites socquettes

Et culotte blanche fendue d’un sourire

 

Les filles embrassent à la bière

Les garçons, au genièvre

 

Les mères embrassent les fils

Qui n’embrassent pas les pères

 

Les baisers ont le goût du houblon

Et des bâtons de réglisse

Les caresses aussi

 

On couche les petits culs blancs

Dans les hautes herbes

 

On se marie pour faire des enfants

 

À la noce, tout le monde s’enivre

Pour apprendre à vivre

Et chanter plus fort

 

On se bat aussi pour des filles

Avec les cocos et contre les patrons

 

On casse la gueule aux colleurs d’affiche

De la vague bleu Marine

 

Et c’est parfois un frère qu’on estropie

Sur le même trottoir

 

Je viens d’un pays éternel

Fraternel

 

Tu le sais

 

Là où on ne sait plus qui l’on est

Mais seulement qui

On ne veut pas devenir

 

Un pays de page blanche

Dans les yeux des vieillards

 

Et d’histoires qui s’écrivent

D’histoires qui s’effacent

 

Sous l’œil belliqueux des beffrois

Des clochers

 

Des chapelles en tout genre

Celles où on boit, celles où on prie

 

Après les guerres ce sont les touristes

Qui nous piétinent

 

Avec le mépris de ceux qui pensent

Que les chômeurs profitent bien de la crise

 

Je viens d’un pays de pas perdus

Où quand on part en vacances

 

On emporte les patates de son jardin

Dans le coffre de la voiture

 

Avec un peu de terre d’ici

Collée à la pelure, on ne sait jamais

 

À huit dans une 4L, remorque au cul

Tente et bagages sur la galerie

 

Pour se cramer les peaux blanches

À Stella-Plage ou à Berck

 

Se mettre de l’iode à fond

Dans les poumons

 

Là où, jadis dans les sanatoriums

Les tuberculeux ressuscitaient

 

En dévorant moules frites à la crème

Arrosées de bière ambrée

 

Je viens de cette tendresse

Des taiseux aux yeux immenses

 

Quand un ouvrier abruti de travail

N’a plus de force pour dire oui non

 

Je t’aime je te hais

 

Plus de force pour serrer dans ses bras

Sa femme, ses enfants

Sa chienne ou son fusil

 

Encore moins sa parole

 

Mais juste poser son regard

Sur l’étagère paisible de ton enfance

 

Ah quand je mourrai

Enterrez-moi sous un pommier

 

Dans un cercueil du bois le plus tendre

Avec mes flaques mon ciel en aubier

 

Déposez mon corps dans la fauve lumière

Des hautes herbes du mois de Mai

 

Ah quand je mourrai

Souvenez-vous de mon pays

 

C’est là qu’il vous faudra revenir

Bercer dans vos pupilles

 

La lumière qui m’a aimé

Dans l’herbe grise de mes carnets

 

Ah oui j’oubliais P.S

Post-Christum comme disait ma grand-mère

Pause Sérieuse

Pluie Sèche ou P’tit soleil

 

L’herbe grise oui c’est ça

J’oubliais

 

L’herbe grise pardon

Je m’égare

Désolé

 

Qu’est-ce que c’est l’herbe grise

À votre avis ?

 

À votre avis

Je ne sais pas moi

 

J’ai écrit ça comme ça

Dans la foulée

 

Si on réfléchissait à tout

On en deviendrait esclave non

Impossible de chanter ?

 

Les cheveux gris du temps qui passe

Pour dire oui à la vie

À la mort à l’écriture ?

 

Je ne sais pas

 

Le gris du ciel déteint

Dans mes carnets

 

Comme une mauvaise toile de jean

Achetée quatre francs six sous

 

Étiquette made in China ?

 

Je ne sais pas

 

Le terrible tabac terrible que mon grand-père

Roulait entre ses doigts, filaments bruns, épais

 

Drôle de sciure dans de petites feuilles blanches

O.C.B. transparentes fines comme des ailes de libellules

 

Pour ensuite allumer ce clou énorme qu’il osait fumer

En cigarette, moustache collée des heures entières

 

À sa bouche en femme jalouse, éteinte, rallumée,

Éteinte, rallumée, tiède, froide, pendante, pathétique, tristounette,

 

Et que j’ai goûtée quand il avait le dos tourné, occupé à raboter une planche ou assembler tenon et mortaise,

 

Du tabac gris, oui, première bouffée, première claque, premier vertige ? comme un bout de son âme accrochée à ses lèvres puis aux miennes ?

 

Je ne sais pas

 

L’herbe grise de mes carnets

C’est quand l’encre sèche

S’efface un peu

 

Sur les hautes avoines brûlées

De la peur de mourir ?

 

Je ne sais pas

 

Qu’est-ce que tu fais papa ?

Crie mon fils Samuel deux ans

 

Courant tout nu

Sur le parquet

 

Inquiet de me voir penché des heures

Comme un infirme

 

Sur mes papiers

 

Je ne sais pas

J’essaie d’écrire un poème mon fils

 

Tu écris un Porêve papa ?

 

Dominique Sampiero

 

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kika 09/05/2014 21:38

Merci Monsieur Sampiero ! doublement car j'aime la poésie mais aussi pour ce quartier de la "Chasse Royale" qui m'a vue grandir, vivre mais aussi mourir vu que j'en suis partie il y a presque 20 ans ! m'echapper serait plus honnete à vrai dire !A noter que l'autre appellation de ce quartier est "Lomprez" mais qui determine aussi la maison d'arret à quelques encablures de là ! et merci pour cette mémoire collective qui oscille entre le silence, l'amnésie, la reconstitution imaginaire et le détail intensément revivifié !

Aliagas JF 05/12/2013 21:22

merci
merci pour ces mots pleins de poésie
pour ces mots remplis de rêve
merci Monsieur le porêve

Taramiel 01/10/2013 14:29

Un souhait? Longue vie à ce blog.
Bernadette Bodson-Mary
bb@poesie.be
http://www.poesie.be























Cordialement.
Bernadette Bodson-Mary
bb@poesie.be
http://www.poesie.be

Chef mayaque 27/09/2013 11:08

La langue de ces deux textes me touche très fort. Simple, concrète, reconnaissable et si inventive à partir de cette simplicité ; du moins c'est ce que je perçois. Le présumé connu devient inconnu, je veux dire cette vie quotidienne, populaire, touchante. Et le "je" s'y montre fragile et dans l'amour. Bref, j'adore :-)

Christel 27/09/2013 08:39

Moi aussi, adoptée par ce pays, je me reconnais dans tout ce que tu viens de dire
Merci de nous rappeler à notre identité commune