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Publié par Dominique Sampiero

Royal Carnet - Mercredi 10 avril

Carnet de résidence.

Mercredi 10 avril.

Saint-Fulbert. Pleine lune

Dictontaine :
À la Saint-Fulbert
rien ne sert
de se priver
de dess
ert.

Pensée du jour : Le printemps souffre aussi de la crise. N’ayant pas touché ses allocations, il se serre la ceinture et fait des économies de soleil.

Route Maubeuge, Valenciennes. Ciel gris plomb comme un rebord de gouttière ou de chéneau en zinc. Les nuages vont mourir doucement sur les toits. C’est triste mais c’est beau quand même. Il pluvine. Appels de phare, coups de klaxon : je suis la cible. Normal. J’écris en roulant à cinquante sur la voix rapide des phrases montant vers le ciel de ce cahier mauve posé sur mon volant comme à chaque fois que j’ai le trac et que la peur déferle en images. Ecrire me rassure quoiqu’il arrive.

Cette nuit, j’ai fait un cauchemar qui m’a rincé. Dans une cité rebelle, j’essayais de tourner un film avec les habitants et impossible de lancer la caméra, impossible de regrouper les gens, impossible de passer à l’acte ou de diriger quoique ce soit. Chaque mouvement était empêché par une raison ou une autre et mon esprit pesait des tonnes. C’est formidable les rêves ! Quelle prise de tête pour traduire en mots certaines sensations mais je vivais physiquement cette phrase dans mon corps : qu’est-ce que t’es lourd mon pote ! L’angoisse. Maintenant je suis à une petite heure de savoir si mon cauchemar va devenir réalité. À cinquante huit piges, on dirait que je vais repasser mon bac. Je flippe.

Haine ou désir du livre. Ne pas lire, ne pas aimer les livres, est-ce une révolte, une souffrance, un empêchement ? Peut-on faire le portrait d’un quartier à travers ses lecteurs et non lecteurs ? C’est beau sur le papier mais que vont devenir ces questions sur les lèvres de ces Chasse royalistes ?

Le château est loin d’être à l’abandon et sur le parking vide style Berlin-Est des années 60, une chatte rousse maigre mais enceinte m’accueille en se frottant à mes jambes. Quelques voitures garées, deux gosses en trottinettes autour du petit mur en brique déglingué du boulodrome inaccessible aux fauteuils roulants. Une vache sur un toit, c’est bon signe paraît-il. Puis des silhouettes s’avancent et me serrent la main. Je rêve ? Tout le monde dit bonjour à tout le monde ici même aux étrangers. Le petit bus blanc du Phénix se gare entre deux voitures. Et pas à pas, mot à mot, on m’ouvre les portes de ce château dont le roi est au chômage pour cause de rénovation urbaine.

D’ailleurs, une rumeur affirme qu’il n’y a jamais eu de château ni de chasse à courre en ces lieux, juste une auberge appelée chasse Royale au dix-septième siècle. À côté du centre social, elle est bien là ma preuve, intacte et transportée à travers les âges : Café Presse La Chasse royale. C’est allumé et il y a du monde. À l’entrée, un prince me serre la pince et m’offre une roulée, grand seigneur. Il est connu comme le loup blanc ici. On discute comme si on se connaissait depuis toujours. Puis le prince m’offre un café, et moi je réplique par un demi et des cacahuètes. Et on sort à nouveau griller une autre cigarette, une tube cette fois, la classe. Moi qui ne fume pas, la vie de château non ? Affaire à suivre.