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Le lecteur est un héros

Argument

À partir des rencontres et photos princières de Chasse Royale, l’idée est de transformer l’image d’une personne ou d’un lieu en récit pour développer une fiction exacerbée, romanesque et imaginaire du quartier, entremêlant la vie de la cité à des émotions et des visions totalement inventées dont on ne parviendrait finalement plus à démêler le vrai du faux. Comme toute chronique commencée sur ce blog, les pages restent ouvertes à ceux qui voudraient se lancer dans l’expérience littéraire du mentir vrai, aventure que j’animerai de façon concrète sous forme d’ateliers d’écritures au centre social de Chasse Royale dans les semaines qui suivent.

Le lecteur est un héros
Le lecteur est un héros

Le lecteur est un héros / Quatrième portrait

Portrait d'un groupe

Atelier de grimaces et d’écriture.

Centre social Georges Dehove.

Août 2013

Ce jour-là, comme par hasard, alors que j’avais prévu d’explorer le quartier pour le transformer en terrain d’aventure, il pleuvait des cordes. Je me disais que les enfants de Chasse Royale qui ne partaient pas en vacances avaient au moins la chance de se retrouver ensemble au centre aéré. Et qu’il fallait à tout prix les embarquer ailleurs. Ailleurs par ici.

Mais où ? comment ? Sinon dans une histoire qu’ils écouteraient et qu’ils réinventeraient ensuite. Une façon de leur donner envie puisque raconter est contagieux.

Je les ai assis sur des chaises avec leurs monitrices ( rien ne m’agace autant que d’entasser des enfants sur un tapis ou sur des coussins pour ce genre d’activité – position absolument pas confortable, à part au Japon, et qui va les faire constamment remuer, cherchant à appuyer leur dos ou leurs jambes quelque part – comme si les autoriser démagogiquement à s’allonger par terre annonçait une activité qui va leur faire plaisir... ) et j’ai eu le trac en comprenant que seul trois sur dix d’entre eux lisaient et aimaient se faire lire des livres. Et puis le cercle de leurs yeux s’est agrandi et je me suis assis dedans.

Je leur ai lu L’Ogre, ce livre incroyable publié aux éditions Rue du monde, histoire d’un immeuble où un homme différent habite au rez de chaussée et que tous les enfants appellent l’Ogre.

Le premier jeu à consister à se demander pourquoi l’image de l’Ogre est toujours différente au fil des pages : serpent, tortue, crabe... Puis à se photographier le visage écrasé sur une vitre comme le héros qui essaie de regarder l’Ogre par la fenêtre du rez de chaussée.

Enfin nous nous sommes envolés dans une liste d’histoires folles, chacun essayant de trouver un titre, quelque chose à raconter à partir d’une idée. Voici.

Il était une fois un nuage

Il était une fois une voiture brûlée

Il était une fois rien du tout

Il était une fois une flaque

Il était une fois ma brosse à dents

Il était une fois un lapin triste

Il était une fois un village abandonné

Il était une fois un poisson bleu

Il était une fois un matelas troué

Il était une fois une voisine fatiguée

Il était une fois la colère

Il était une fois

Il était une fois le silence

Il était une fois la mer

Il était une fois je n’en sais rien

Il était une fois ma peur

Il était une fois une petite fille qui avait perdu sa langue

Il était une fois une grand mère qui avait mal aux dents

Il était une fois un nuage tombé du ciel

Mais pour écrire, il faut du papier, des crayons, un peu de silence et beaucoup de patience. Ouvrir les fenêtres et aussi fermer les yeux. J’ai donc distribué tout ça avec un carnet pour chaque enfant. Première question : à part son prénom, quel titre peut-on poser sur la première page ? Voici.

Carnet de corps

Carnet de chaussure

Carnet de fougère

Carnet de flaque

Carnet de Corn-Flakes

Carnet de crèche

Carnet de santé

Carnet d’escargot

Carnet de personne

Carnet de glace

Carnet d’arc en ciel

Carnet de puits

Carnet de soleil

Carnet de madame

Carnet de forêt

Carnet de boucle d’oreille

Carnet de murmure

Carnet de coquillage

Carnet de culotte

Carnet de chat

Carnet d’amour

Carnet de fleur

Carnet d’oiseau

Carnet de promenade

Carnet de rose

Carnet de buisson

Et puis sur notre lancée, nous avons décidé de choisir et d’inventer ensemble une vraie histoire à raconter. Une histoire à nous qui se passerait ici. Comme c’est fatiguant d’écrire et de rester assis aussi longtemps ( deux heures quand même ! ), nous avons préféré l’inventer en parlant par petits morceaux, chacun proposant une suite. Voici de début de l’histoire de toutes ces paroles choisies et mises bout à bout :

La petite fille qui avait perdu sa langue

Il était une fois une petite fille qui avait perdu sa langue.

Personne ne savait pourquoi elle ne voulait plus parler.

Ni son père, ni sa mère.

Ni les voitures du grand parking.

Personne.

Ce jour-là, il pleuvait des cordes et tout le monde pressait le pas.

Morgane décida d’en racheter une

et se rendit au seul magasin

le Spar de son quartier

juste à l’angle du grand parking

complètement vide ce jour-là.

- Bonjour Monsieur, vous avez un rayon langue, s’il-vous-plaît ?

- Et pourquoi pas un rayon de soleil tant que vous y êtes !

Vexée, Morgane tourna les talons en claquant la porte.

Mais Karim, le gentil vendeur épicier, se mordit les doigts

de lui avoir repondu trop vite et lui cria de loin :

"Allez voir le vieux Matou de la rue Jonas Mademoiselle !

Peut-être que vous avez donné votre langue au chat

et qu’il vous la rendra !"

Nous nous sommes quittés sur ces bonnes paroles en se promettant de continuer demain et les autres jours. Mais surtout de mimer et de jouer cette histoire en la photographiant dans le quartier pour en faire une B.D ou un photo roman... à suivre... en espérant le retour du soleil demain.

Récit improvisé avec les 6 / 8 ans
Walid / Amira / Elvis / Donatien / Donatien / Dylan / Fatima / Salim / Tiffaine / organe / Karim et Dominique Sampie
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Le lecteur est un Héros / Troisième portrait

Comme dans un fauteuil


Il roulait, il roulait, cheveux au vent en actionnant les roues de son fauteuil avec ses bras musclés.

Elle roulait, elle roulait, cheveux collés en enroulant ses fines mains autour du cercle pour faire avancer son fauteuil.

C’est au carrefour que ça s’est passé. Ils se sont rencontrés un peu brusquement si bien qu’il s’est retrouvé sur les genoux de la jeune fille.

Elle éclata de rire. Lui aussi.

Son fauteuil avait la roue gauche crevée. Son fauteuil avait la roue droite crevée.

Ils se glissèrent sur le macadam au milieu du carrefour et mirent la bonne roue droite du fauteuil à la place de la roue gauche crevée de l’autre fauteuil.

Pendant ce temps les voitures roulaient et se mirent à tourner autour des deux jeunes gens assis par terre.

Un enfant ouvrit la vitre de la voiture et cria : "Vous avez été embauchés pour faire un rond point vivant !"

Certains automobilistes surpris respectèrent la priorité à gauche.

Certains automobilistes habitués respectèrent la priorité à droite.

Coups de klaxon, injures, gestes obscènes…

Pendant ce temps là, ils reconstruisaient un fauteuil nouveau avec deux fauteuils abîmés.

Eux riaient. Les autres criaient. Ces autres les couvraient de noms d’oiseau, eux se couvraient de baisers. Eux bénissaient cette rencontre un peu brusque, les autres se maudissaient d’être venus. Ces autres affirmaient que les handicapés ne devraient pas sortir de chez eux, eux proclamaient bienheureux le handicap qui avait permis ce rendez-vous chanceux.

Eux et les autres se faisaient signe de la main. Eux c’était des baisers envoyés dans les airs, les autres c’était des coups de poing lancés dans le vide.

Ils avaient tous beau être au même endroit, eux étaient heureux, les autres pleuraient.

C’est dur de vivre ensemble !


René Lelièvre, écrivain et habitant à Chasse Royale

Le lecteur est un héros

Le lecteur est un héros / Deuxième portrait

Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé serait de pure coïncidence mais il faut reconnaître que le hasard parfois fait de drôles de pieds de nez à la réalité.

Mademoiselle Lousianne aime son prénom. Et beaucoup d’autres choses encore. Mademoiselle Louisianne aime aimer et faire plaisir. Pourtant, elle a du caractère. Mais sa priorité, c’est ça : faire plaisir. Une fois sa mission accomplie, priorité accordée aux autres, Mademoiselle Lousianne consent à se faire grâce aussi en profitant doucement de la vie, avec trois fois rien, des petites folies, des détails. Mais qu’on savoure. Par exemple, le matin, elle se lève à sept heures. Ni trop tôt ni trop tard. Elle pourrait abuser, faire des grasses matinées jusqu’à dix, onze heures ou plus, mais non, inutile et prendre cette décision, disposer de son temps comme elle veut, c’est ça son plaisir. Sept heures c’est bien, c’est largement suffisant et le premier geste pour elle c’est aller dire bonjour à la fenêtre. Mademoiselle dit bonjour au ciel nuageux ou dégagé, puis aux voitures du parking qui démarrent en bas de la tour devant la vitrine du centre social, à l’enseigne du bar P.M.U Chasse Royale aussi et même parfois du regard ou d’un signe de tête au chat roux et au chat gris qui se partagent le territoire entre les briques du boulodrome. Mais ce matin, comment dire, quelque chose a changé. Ce n’est ni dans l’ordre du monde encore moins dans la lumière du paysage. Pas même dans un détail du tableau de sa fenêtre, non, c’est. Dans sa bouche. C’est étrange mais, oui, c’est ça, Mademoiselle Louisianne ne sent plus le goût de sa salive ni du café qu’elle porte à ses lèvres comme une eau tiède, fadasse, sans saveur. D’abord, elle panique. Ça ne se voit pas sur son visage qui pâlit à peine parce que Mademoiselle Lousianne a toujours essayé de garder le contrôle absolu de ses émotions pour ne pas envahir ni importuner les autres. Question de principe et d’éducation. Juste un léger et discret froncement de sourcil et il faut bien la connaître pour pouvoir le remarquer. Mademoiselle Lousianne ne sent plus rien dans sa bouche, ni la salive ni le café, et quand elle porte ses doigts à ses lèvres comme pour vérifier qu’elles sont toujours là, stupeur, même réaction. Le vide, le néant, l’insensibilité totale. Mademoiselle Lousianne ne perçoit plus le contact de ses doigts sur sa bouche ni sur rien d’ailleurs. Elle a beau caresser la vitre, se passer la main dans les cheveux, rien, aucune sensation. Mademoiselle Lousianne doit se rendre à l’évidence, en ce matin gris et pluvieux, mais pas plus gris et pluvieux que d’habitude, et constater qu’en plus du goût elle a perdu le sens du toucher. C’est à ce moment précis de la prise de conscience que la tasse de café glisse de sa main et se brise en mille morceaux sur le sol éclaboussant les murs de son liquide brun. Mademoiselle Lousianne recule d’un pas et s’effondre maladroitement sur une chaise, la tête entre les mains, priant le ciel et tous les saints du missel de lui venir en aide. À quoi bon vivre alors si la douceur de vivre n’a plus de goût. Passée la première minute d’angoisse et n’obtenant aucune réponse des divinités du catéchisme, Mademoiselle Lousianne doit se rendre à l’évidence. Plus de goût, plus de toucher et même peut-être. Non. Elle se lève d’un bond, ouvre la porte du frigidaire et, comme une désespérée, se plaque sous le nez la darne de saumon achetée en promotion à deux euros à la poissonnerie d’Auchan la veille. Mais elle a beau renifler, humer, snifer la tranche de salmonidé d’élevage et sans aréte, après, la bouche, les doigts, c’est une troisième évidence, ses narines sont en deuil et les bras lui en tombent. En une seule nuit, Mademoiselle Lousianne a perdu le goût, le toucher, l’odorat et bientôt avec tout ça, l’envie de vivre, non ? Brusquement, on sonne chez elle à l’autre bout du couloir. Qui peut bien venir la déranger aux petites heures du matin. Dieu viendrait-il enfin la sauver de cette épreuve cruelle ? Même la sonnerie fait un bruit étrange qui ressemble de plus en plus au bip bip de son radio réveil suivi du déferlement des nouvelles de France Bleu Nord. Mademoiselle Lousianne ouvre les yeux et dans un grand soupir de soulagement se rend à l’évidence. Elle vient de faire un affreux, terrible, horrible cauchemar. Soulagée, légère, elle allume gaiement sa lampe de chevet, se lève d’un bond comme une gazelle, puis avance en tâtonnant, maladroite, comme égarée dans ses propres meubles, se cognant aux murs de la chambre comme si elle avait perdu la vue à jamais.

Dominique Sampiero

Le lecteur est un héros

Le lecteur est un héros / Premier portrait

Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé serait de pure coïncidence mais il faut reconnaître que le hasard parfois fait de drôles de pieds de nez à la réalité.

C’est un type qui ne veut pas mourir là. Là, je vous dis. Ça pas question. Plutôt crever que de mourir là. D’habitude c’est le contraire. En général on veut mourir là. Pas à l’hôpital comme un chien. Là où on a toujours vécu. Plus on vieillit, plus on s’enfonce dans la vieillesse et qu’on sent la fin se rapprocher, même si on essaie d’oublier que la fin approche et qu’on fait tout pour, et même si certains jours on se réveille en sursaut comme d’un cauchemar, et bien plus on vieillit plus on veut mourir là, sur place, là où on a passé toute sa vie, dans la maison où on veut finir ses jours comme ça en s’endormant pfffft mine de rien avec ses souvenirs l’odeur des souvenirs et souvent une photo de sa femme et de ses petits enfants sur un meuble et même Rocco la photo du chienchien mort l’année dernière quel lâcheur mort de vieillesse quelle idée ! Enfin ça c’est en général. Dans le cas précis de celui dont je vous parle et qui ne veut pas mourir là comme un rat dans une cave ce n’est pas une maison mais un immeuble, une tour qui va être bientôt rasée en plus. Mais lui, c’est le contraire, ici, il dit, c’est pas une vie mais c’est ma vie, j’y suis j’y reste, t’es sourd ou quoi. C’est peut-être parce qu’on va raser la tour et il s’enferme dans une logique comment dire. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise. Je partirais pas pour un million mais c’est pas une vie quand même. C’est pas une vie de mourir ici comme un chien. Vous avez remarqué en fait il se contredit. Tout le monde tout le temps se contredit en général. Mais en vieillissant c’est pire on se contredit encore plus et avec plus de conviction comme si ça n’avait plus d’importance et qu’on avait toujours raison puisque mourir finalement on n’a plus rien à perdre. Non ? C’est pas une vie de mourir ici comme un chien qu’il répète quand vous lui dites bonjour aurevoir où comment ça va Monsieur Lucien en lui apportant le journal. Pourtant on s’occupe de lui faut pas se plaindre. Comme à quatre vingt dix ans il sait à peine marcher avec son déambulateur un éduc du centre social vient le chercher en voiture pour le loto du jeudi. Monsieur à son chauffeur en personne. Mais lui rien à faire il s’obstine et répète à qui veut bien l’entendre qu’il veut pas mourir là comme un rat ou comme un chien c’est comme vous préférez. En fait vous m’avez bien compris n’est-ce pas, vous faites pas plus bêtes que vous êtes, quand il dit qu’il veut pas mourir là, ici, dans la tour où il habite en face des trois gros cailloux et du chemin en bitume sous les arbres avec des pétales de fleurs au printemps et des feuilles mortes à l’automne, il se trompe de colère, Monsieur Lucien, il gueule qu’il veut pas mourir seul en fait, il se trompe quoi, qu’il veut pas mourir dans cette solitude qu’est la mort si vous préférez, vous voyez ce que je veux dire, dans cette solitude que nous connaîtrons tous un jour ou l’autre, pauvres ou riches, intelligents ou débiles, la solitude avant de fermer les yeux pour toujours et de faire le grand saut dans le vide, et qu’on est seul de chez seul à cette seconde là, non ? et du coup, il fait de la résistance et cette colère, ça l’aide à vivre encore et encore, et peut-être même qu’il est convaincu que tant qu’il ne meurt pas on ne peut pas la raser sa tour, et qu’il nous fait une bonne blague Monsieur Lucien, et que de toute façon on la rasera la tour, non ? c’est la vie non ? c’est une question de quoi, de jours ? de semaines ? Une année peut-être ? Une année ça fait beaucoup non ?

Dominique Sampiero