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Publié par Dominique Sampiero

Argument


Ouvrir les portes, les fenêtres, les horizons de ce blog aux mots aux textes aux chants des Princes ( comme les appelle Anges au pluriel ) de Chasse Royale, car après tout c’est à eux qu’appartient cet espace virtuel, habitants, passants, professionnels ou éducateurs, femmes voilées, enfants ou jeunes filles rebelles, à tous ceux qui y vivent y résistent ou tout simplement y passent car finalement ce serait un peu ça, une bibliothèque de quartier, un carrefour, un grand marché humain ou chacun en échange d’un regard serait prêt à se raconter à livre ouvert.

Carnet Princier

Une nouvelle publication tirée de l'atelier des 7-8 ans au centre socio-culturel Georges Dehove à Chasse Royale, ou comment un écrivain et un groupe d'enfants créent un tour du monde en 80 pensées magiques !

L'atelier des 7-8 ans au centre socio-culturel Georges Dehove à Chasse Royale a permis la création de ce récit jeunesse... à lire de toute urgence !

L'atelier des 7-8 ans au centre socio-culturel Georges Dehove à Chasse Royale a permis la création de ce récit jeunesse... à lire de toute urgence !

Carnet Princier

Treizième Carnet princier / Octobre 2013

Jean et Marie de Bruno Vouters


Un beau livre, un grand livre. Quel souffle ! Quelle vie !

L’histoire de cet homme et de cette femme nous fait vibrer à chaque page. Le parallèle entre la vie d’avant et la vie d’aujourd’hui est fort. Quel homme Jean a été ! Et malgré son handicap arrivé sans crier gare, quel homme il reste ! Que ce soit la vie d’avant ou la vie d’aujourd’hui, Marie garde un amour intact pour son homme. Avant Jean se battait contre la matière, l’alcool aussi, après, avec Marie, Jean continue le combat dans sa propre chair, son propre esprit.

C’est admirable au sens propre : digne d’admiration.

Dans ce récit jamais désespéré, de bonnes questions sont posées. Exemple p.6 parlant de l’hôpital : "Pourquoi entourer d’une atmosphère aussi morne les malades, les blessés, les gens qu’on essaie de faire vivre et ceux qui vont mourir ?", ça m’a d’ailleurs inspiré un article qui va paraître incessamment sous peu dans mon blog, et qui s’intitulera : "Hôpitral".

Dans ce bouquin l’amour de Marie pour Jean se manifeste au jour le jour et grandit au fur et à mesure que progresse la maladie. Une progression bien décrite, c’est du vécu ! les questions qui naissent : pourquoi ? la bière ? les produits inhalés pendant le travail ? et cette peur racontée avec pudeur mais qui est bien là.

Après l’irruption du handicap c’est l’apprentissage du handicap : quand avoir peur ? il faut une vigilance, pas une obsession ( voir page 15).

On sent derrière la façon de raconter qui semble décontractée, un besoin de relativiser le mal en s’en moquant tout en le prenant à bras le corps.

Jean est un homme qui a aimé et qui a été beaucoup aimé par les femmes. Marie raconte cette vie avec délice, sans aucune rancœur, dans un style alerte, vif, joyeux.

C’est difficile de vivre avec quelqu’un qui souffre. Marie nous redonne superbement la souffrance de celui qui ne peut souffrir à la place de l’autre. L’angoisse de Marie qui ne vit pas le handicap de Jean est sa souffrance à elle. Ils souffrent autant tous les deux. Marie y revient sans cesse : pp 60, 67, 68 et on assiste à un événement incroyable : Marie redonne vie à Jean, elle le réenfante. Patience de celui qui souffre, patience de celle qui aide à la rééducation.

C’est une patience qui devient bagarre contre les spécialistes qui savent, contre les grands pontes qui ne disent rien, qui ont la vérité. Page 113 : "Et les officiels de la santé ont vite fait de me désenchanter". Ils disent qu’on ne peut rien faire alors que pour Marie il est toujours possible de faire quelque chose. Marie est tiraillé entre le manque de combat des soignants et la gentillesse, comme elle dit page 64, des infirmières.

Pp117, 118 : "D’après de savantes notations américaines il (Jean) n’a récupéré que… 2% ! ( …) Mais on me répète les 2%. On veut que les 98% disparus s’incrustent bien dans ma cervelle et me fasse renoncer à une vie normale avec lui". Retrouver cette vie normale c’est le combat de Marie même si pour cela "il faut sortir du système médical" (page 115) même si le rapport médical considère que Jean est foutu ! (page 119) même si le but des spécialistes est de faire comprendre à son épouse que Jean n’est pas récupérable ! (page 120)

Grâce à l’amour, à la ténacité de Marie, la résurrection s’opère peu à peu (page 135…) Marie refuse le mot sacrifice qu’on veut lui plaquer (page 149) pour elle c’est Jean, et elle : en avant tous les deux ! Et naît dans la bouche de Marie le mot d’amour extraordinaire : "Mon ratatouille !"

On retrouve Jean en plein travail, très actif au chapitre 18 mais le rappel est là sans cesse dans son corps au chapitre 19 : il s’agit d’une reconstruction, d’une lente reconstruction.

Comme Jean a fait vivre la matière en la sculptant, Marie refait vivre Jean en l’aimant.

Je ne suis pas ressorti indemne de cette lecture. Jamais, même contre l’avis de ceux qui disent savoir, il faut espérer et pour Marie, espérer ce n’est pas attendre passivement, c’est au jour le jour, pied à pied, arracher les racines du mal à en désespérer parfois mais à recommencer toujours.

J’aime beaucoup les allitérations qui font drôle dans la bouche. Marie nous en offre une belle à la page 10 : "ce comptoir comptait trop"

J’offre un 9 à Jean et Marie car il faut toujours se réserver un plus pour un bouquin peut être inattendu et encore plus fort mais ça m’étonnerait que je trouve !


René Lelièvre

Carnet Princier

Douzième Carnet princier / Octobre 2013

N

Elle est ce poème

Ce poème rempli de N

N, quatorzième lettre de l’alphabet

N, quatorzième détenue du camp Alpha B

Elle hait ce poème

Ce poème allogène

N, I.N.D.I.G-N ? INDIGENE !

N, indignée par ce qualificatif de haine

Elle hait ce poème

Ce poème qui l’a malmène

N, esclave violée par sa race humaine

N, s’esclaffe de ce fardeau qu’elle traîne

Elle est ce poème

Ce poème de scène

N, partisane pour la justice juste et saine

N, partie pour mourir comme ces Justes jetés et noyés dans la Seine

Elle hait ce poème

Ce poème de la centaine

N, machine devenue schizophrène

N, mâchée par ses sentiments qui se réfrènent

Elle est ce poème

Ce poème rempli de N

N, quatorzième lettre de la géhenne

N, quatorzième détenue de la Jannah de l’Eden

Elle hait ce poème

Ce poème que j’aime

Karim El Abassis

Carnet Princier

Onzième Carnet princier / Septembre 2013

Du Rififi au bibliobus

Je me souviendrais toujours de ce gamin déboulant dans le bibliobus un pistolet à billes à la main. Il venait de tirer dans la tête d’un autre enfant et avait trouvé refuge entre nos albums pour enfants et nos romans policiers. La tension était palpable, le temps figé, pourtant ce pistolet n’était fait que de plastique. Je me demande depuis ce qui ce serait passé si cette arme n’avait pas été factice, j’y repense souvent, alors, pour arrêter d’y penser, je l’ai écrit :

INSCRIPTION

La détonation figea le personnel du bibliobus installé sur la place du quartier. L'incertitude que celle-ci jeta sur les événements à venir fit monter l'effroi chez les deux bibliothécaires ambulants. Deux autres bruits d’impact suivirent, différents, provoqués par le bruit des marches rétractables du bus que quelqu'un gravissait en courant. Il devait avoir une dizaine d'année, le poids de l'arme chromée qu'il avait dans la main droite l'empêchait de se tenir droit. Une fois en haut des marches, haletant, il fit demi-tour pour inspecter les alentours et préparer sa fuite. Qu'est ce que t'as fait ?... C'est de sa faute à lui ! Il avait pas qu'à faire chier ! Il prit le temps de regarder dans les yeux chacun des deux adultes avant de s'enfuir. Alors qu'il s'éloignait un cri effroyable retentit. Et si nous avons quelques difficultés parfois à nous défaire de certaines mélodies, qu'elles nous restent en tête, le cri de terreur que nous avons entendu ce jour-là résonne encore dans les esprits de chacun.

L'inscription au bibliobus, gratuite pour les moins de quinze ans, nécessite une pièce d'identité, un justificatif de domicile, et la fiche dûment remplie par un des deux parents.

Pendant sa course, certains racontent qu'ils l'ont vu rire aux larmes. Une fois arrivé chez lui, à bout de souffle, il se rua dans sa chambre et cacha l'arme sous son lit. Il se dit qu'il aurait peut être dû tuer les deux du bibliobus. Sa mère, qui l'avait entendu rentrer l'appela pour manger. Il repensait au gamin qu'il venait d'abattre, au recul de l'arme, aux vibrations, au plaisir qu'il avait ressenti au moment de tirer. Il avait bien visé. Il entendit des sirènes au loin. Il alla rechercher l’arme. Sa mère l'appela une deuxième fois. Il ouvrit la fenêtre et s'enfuit encore. La nuit commençait à tomber, des cachettes pour la nuit il en connaissait plein, mais d'abord il aurait bien retiré une fois, sur quelqu'un, sinon c'est pas du jeu.

Une fois inscrit vous avez le droit de prendre six livres, deux DVD, deux CD pour une période de 3 semaines renouvelable.

L’impressionnant défilé de voitures de police qui sillonnaient les rues du quartier n’empêcha pas l’épicier de se faire abattre de deux balles dans le bas-ventre alors qu’il baissait son rideau de fer. La hauteur de l’impact des balles et le butin, composé d’un paquet de chips, d’une bouteille de Fanta et de trois Chupa Chups, ne laissait aucun doute sur l’auteur des faits. Alors que les secours étaient en route, sans en parler, les agents de police présents autour du corps de l’épicier prirent conscience que l’un d'eux allait peut être devoir se salir les mains. La pluie commençait à tomber. Au petit matin, trois bâtons de sucettes furent retrouvées dans une cave abandonnée.

Je vous invite à faire un petit tour d’horizon de ce que le bibliobus propose, vous pourrez trouver un large choix de mangas, romans policiers, CD, DVD…

Des trombes d’eau se déversaient sur le quartier. Dans les bureaux du centre social, Catherine, Géry, Iliès et Magalie décidèrent d’agir et décrochèrent leurs téléphones. Une heure plus tard, la grande salle du centre était presque remplie. S'y étaient rassemblés Fatima et ses collègues animatrices d’été, Slimane, qui lâcha son pinceau pour l’occasion, le comité d’usagers au complet, tous les bénévoles et agents d’entretien mais aussi des parents, Fatma en tête. Des membres du prix Royale Bibliothèque étaient présents, René, Louisiane, Régine et Marie-Claude était venus apporter leur soutien. Les Trepan’ Dead annulèrent un concert pour être là. Catherine, Magalie et Marie de la Ville. Ludivine, jamais très loin de Marie, accompagnée de toute l’équipe jeunesse de la bibliothèque, les deux Valérie, Farida, Sylvie et Raquel, Sabine qui cherchait sa lentille et Caro qui l’aidait. L’équipe du bibliobus bien sûr, Julien, François qui n’était pas d’humeur à la blague, Marie-Claude, Jenny et Karima, ensemble. Emmanuel de la ludothèque était là aussi et discutait avec David, Fouzia et Houria venus en voisins solidaires. Contre l’avis des forces de police, ils décidèrent de former des petits groupes et d’aller à la rencontre de l’enfant, d’aller le chercher avec pour seule arme la conviction profonde que leur travail permet à certaines histoires sordides de n’apparaitre que dans les romans policiers et pas dans la rubrique faits divers du canard local. N’est ce pas Dominique ?

Le bibliobus s’arrête toutes les semaines, à la même heure, au même endroit, sauf les jours fériés.

Andy

Carnet Princier

Dixième Carnet princier / Août 2013

Adriana, c'est moi !

Histoire du Centre ville

"Je voudrais pas abuser au niveau discours, je suis pas douée pour les discours, mais là, c'est une occasion particulière, merci, oui, merci pour ce prix du meilleur costume. Je savais que j'étais prédestinée pour le music-hall depuis toute petite. Moi, les paillettes ça m'enchante, les plumes et les strass ça m'enchante. Ça me tourne l'œil de bonheur".

Là, je répète en fait. Non, je l'ai pas le prix. Je travaille dans un music-hall au centre ville, au Royal Colisée, rue Tholozé.

Toutes ces filles, ces danseuses à la cuisse haute et aux seins qui pointent : je suis au pays des merveilles.

Non, je danse pas, avec mon 44 , ce serait pas raisonnable, n'importe quoi !

Ou alors faudrait créer une nouvelle catégorie : les allegras fortissima !

Par contre je fais le ménage de toute la "barack" en gants Mapa à strass, attention !

Je remercierais jamais assez Monsieur Bernard de m'avoir embauchée ici dans son paradis.

Avant, je travaillais chez des vieilles bigotes du centre ville, et bin, elles s'ennuient les vieilles bigotes, elles font que parler, du coup j'avançais à rien. Je préfère ici.

Je vois les répétitions, les préparatifs, tout. Une danseuse ça travaille la nuit, ça dort le jour, je suis bin tranquille.

Une danseuse, ça cause pas, ça sourit !

Des fois, j'aide à l'habillage, des rivières de strass me coulent dans les doigts, c'est ma volupté à moi.

Une fois, je vous le dis, j'ai voulu en essayé un… string !

Seulement j'ai pas la taille. Tout a sauté ! Oh, le carnage, y'en avait partout. Heureusement que l'habilleuse, elle a tout en double, des fois qu'il arrive un malheur. Je lui ai pas dit que le malheur, c'était moi.

Mais à partir de ce jour, j'ai demandé à Françoise la costumière de me montrer comment on montait les strass et les paillettes. C'est tout un art. Faut être délicate.

D'une voix calme, Françoise m'a dit : "On est les dernières dentellières, on coud de la lumière" !

J'ai trouvé ça beau comme phrase : "On coud de la lumière".

Personne ne m'avait jamais parlé comme ça et dans mon monde y'a pas tellement de couleurs. Je vis avec Mick dans un studio derrière la gare. Ça fait cinq ans qu'il se prépare à la Star Academy.

Pour le moment, c'est dans sa tête qu'y se prépare. Il chante nulle-part, même pas sous la douche. C't idée d' être chanteur.

Tout est trop cher pour lui, même un cornet de frites, c'est trop cher. Je suis pas une brayouse mais j'ai mes limites.

C'est pour ça que j'aime le music-hall, ça met de la couleur dans ma vie et ça me fait oublier qu'il y a des hommes qui ne vous donnent rien. J'ai beaucoup de volonté et j'ai appris sur le tas. Ça m'a plu, j'ai même réalisé des tiares pour la parade brésilienne à Valenciennes.

C'est dire. Les costumes de lumières ont illuminé ma vie.

Un jour, Françoise m'a conseillée d'aller au Musée pour m'inspirer.

Au Musée, drôle d'idée, j'y avais jamais mis les pieds. J'y suis allée un dimanche gratuit.

Et alors là, j'ai pas regretté, un festival de couleurs en 3 D, des choses que j'imaginais pas : "Des belles femmes" ! comme dirait Mick posées sur des socles. Des tableaux de toutes couleurs, avec des ciels qu'on a déjà l'impression d'y être.

Et puis dans une salle, je l'ai vue elle, j'ai eu un choc. Elle était assise sur son siège vert, un petit mouchoir en dentelle à la main.

Elle me regardait, si, si, je suis sûre elle me regardait.

Un regard royal et modeste à la fois. Elle me rappelait ma grand-mère dans l'allure générale.

Je me suis approchée et j'ai vu son nom "Adriana", pas la Adriana du footballeur, non "Adriana Van Nesse", une grande dame inconnue d'un autre siècle.

Je suis ressortie du musée avec ce tableau dans la tête.

Je m'en suis procuré une copie et j'ai commencé à créer le même costume en strass et en paillette.

Ça me lâchait pas, il fallait que je le fasse en hommage à ma grand-mère qui était dentellière et qui s'était usé les yeux sur les dentelles jusqu'à en devenir presque aveugle. Ma grand-mère si belle, si fière, avec ses petits cols en points de Venise.

J'avais aucune photo d'elle, rien, juste le souvenir.

Ça s'efface pas comme ça le souvenir de ceux qu'on aime.

Non ça s'efface pas, ça s'imprègne en vous encore plus fort.

Elle me disait toujours: "On fera quéque chose de toi".

Elle y croyait et continuait d'user ses yeux sur des points compliqués. Je l'admirais, elle le savait pas.

Elle aurait pu inspirer un peintre. Et c'est moi qu'elle a inspiré.

J'ai fait ce costume en mémoire d'elle, en quatre mois, avec l'aide de Françoise. Je l'ai fait à ma taille.

Quand il a été terminé, il y avait même le grand collier qui berloque, parce qu'il y a toujours quelques choses qui berloque dans la vie.

Et pour la touche finale, j'ai cousu sur la robe, un col de dentelles de ma grand-mère.

Françoise m'a dit : "Beau travail. Tu vois, il y a eu une transmission de savoir entre ta grand-mère et toi".

J'avais pas pensé à ça.

Monsieur Bernard m'a dit : "Jessica, vous avez réussi votre reconversion professionnelle, je vous embauche comme aide costumière".

J'avais pas pensé à ça non plus.

Je m'étais laissé guider par ma sensibilité.

Quand Françoise m'a demandé ce que j'allais faire de cette robe, j'ai répondu que j'allais la porter. Là, on a piqué un fou rire.

N'empêche, il y a un photographe qui m'a prise en photo dans mon costume en dentelles du vingt-et-unième siècle. Une fierté pour toutes les dentellières passées et à venir. Vous pouvez me voir, je suis exposée à Lille 3000. Adriana, c'est moi !

Pascale Hillion

Carnet Princier

Neuvième Carnet princier / Août 2013

Famille Zézémeur

Histoire du Faubourg de Paris

Papa, je t'écris aujourd'hui, je sais, j'ai jamais usé mon Bic pour t'envoyer des lettres. Mais je viens de participer à un atelier mémoire où on écrit ses souvenirs. C'est étrange, j'écris au moment où tu as "Zézémeur", c'est Jordan qui dit "Zézémeur", il a quatre ans.

Moi, je sais que tu as Alzheimer, que ta mémoire ne reviendra pas et que tu continueras à m'appeler maman lorsque tu me verras.

Je ne t'en veux pas.

Pourtant, j'aurais aimé quelle revienne ta mémoire… Tu m'aurais raconté ton enfance, ta jeunesse, la rencontre avec maman.

Elle disait toujours : "Si ça va pas ici, je retourne à Pologne".

"À Pologne"… Elle pouvait pas retourner à Pologne, elle n'avait plus de famille là-bas, tout le monde était mort !

Tu l'as rencontré où ? Tu m'as dit à Valenciennes, un soir de fête.

Elle a vu le géant Binbin, elle a eu peur. Tu l'as fait rire en imitant le géant. Je crois que c'est comme ça que vous vous êtes rencontrés. Elle travaillait dans un atelier de costumes et toi dans une usine, tu faisais d'énormes pièces en métal. Vous étiez tous les deux exilés à Valenciennes. Ça rapproche.

Quelqu'un de l'atelier a dit : "Ma vie c'est une mosaïque". Moi, j'ai l'impression d'avoir un paysage flou devant les yeux.

Maman voulait de grands appartements, où elle pouvait ouvrir les portes. Elle avait besoin d'espace. Tu cédais à chaque fois.

Maman avait les nerfs fragiles, un médecin lui a conseillé d'aller en cure thermale à Saint-Amand-les-Eaux.

Ce qu'elle a fait, au retour le tram a déraillé, il déraillait souvent dans les années 60. Maman a eu le flanc transpercé par une barre de fer. Le docteur a cru qu'elle ne pourrait pas avoir d'enfant.

À nouveau, il lui a conseillé de prendre les eaux.

Vous êtes allés à Dunkerque. L'eau réussissait à maman.

La preuve, nous sommes nés mon frère et moi, à deux ans d'intervalle.

Mon frère s'appelle Thierry, maman avec son accent disait Terri, moi c'est Kinga, une sainte Polonaise très connue à ce qu'il paraît.

J'ai eu droit à tous les surnoms à l'école. On a fait pas mal de quartiers de Valenciennes, on a souvent changé de maisons et d'écoles. Pour finalement avoir un grand T4 à Faubourg de Paris.

Tu organisais tout à la maison, le week-end on allait pêcher dans les étangs. Maman détestait qu'on pêche, elle disait: "Les poissons sont muets, ils ne peuvent rien dire si vous leur faites du mal ".

L'été, on allait au camping de Dunkerque.

On me surnommait la catcheuse, je dégommais tous ceux qui me regardaient de travers. La plage en maillot de bain je détestais.

Mais mon enfance j'ai l'impression de la voir à travers des morceaux de verre dépoli.

Thierry avait de l'asthme, il partait souvent en cures.

Peu de souvenirs avec lui non plus.

À l'atelier, on nous a demandé d'écrire sur les mots : partir, confiance, carences…

Rien qu'avec ces mots, je fais des phrases qui se heurtent, se bagarrent dans ma tête.

- Ne pas partir et faire confiance à ses carences.

- La confiance part, les carences restent.

Maman est partie en 2000, elle n'est pas retournée "à Pologne".

Elle a été enterrée au cimetière de Valenciennes.

Il n'y avait pas de famille à l'enterrement, juste quelques amis, des voisins. Je me souviens petite, à la Toussaint, j'allais déposer des fleurs sur des tombes inconnues, c'était ma famille à moi.

J'avais besoin d'avoir des ancêtres, je leur parlais et je rentrais à la maison avec l'impression d'avoir discuté avec mes grands- parents.

Je posais des questions sur notre famille, parfois.

Tu me disais: "La famille on n'en a pas".

Je pensais que j'étais adoptée ou alors qu'ils m'avaient enlevée sur un marché.

Tu disais aussi : "La nationalité ça sert à quoi ? Regarde à l'usine, on est international. C'est ça l'avenir, notre famille, elle est là."

J'admire celles qui écrivent à l'atelier qui disent: "Avant il y avait des fermes vers Chasse-royale, ma grand-mère m'emmenait".

Mon grand-père était mineur à la fosse d'Anzin.

Moi, à part Dunkerque l'été et l'école toute l'année.

Quand maman est morte, tu as déclaré ton Alzheimer, tu as oublié les dates, les choses, les rendez-vous, les noms puis les êtres.

Je suis ta mère maintenant, ça inverse les générations cette maladie.

Longtemps, tu es allé attendre maman à la gare. Parfois tu montais dans le train. Une fois, je suis allée te récupérer à Paris.

Tu t'inventais des vies, une manière encore d'oublier la tienne.

Dans les mots de l'atelier, il y avait le mot naissance.

Naissance de l'amour en 2005, j'étais bénévole pour les quartiers d'été à faire les repas, Rudy était en visite chez sœur à Faubourg de Paris. J'ai été préposée aux frites avec Rudy. C'est pas pour moi les frites, je me suis brûlée au deuxième degré.

"Rien qu'en me regardant tu te brûles, c'est signe d'amour !"

On a ri et on s'est plus quittés. A 40 ans tous les deux, on ne pensait pas que l'amour pouvait arriver comme ça, en faisant des frites. Comme dit une de mes amies: "Au moins t'as pas eu besoin de Meetic".

Rudy habitait Aulnoye, dans les premiers temps j'ai pris le TER pour le voir, celui qui est blanc et bleu avec des oiseaux dessinés sur les vitres. Ça me rappelait la mer, ça me rappelait Dunkerque.

On s'est installé ensemble à Valenciennes et Jordan est né.

Toi, papa tu as été placé dans une maison médicalisée, j'ai hérité de quelques meubles de maman, Thierry n'en voulait pas.

Un jour, j'ai ouvert un tiroir dans son petit secrétaire et j'ai trouvé ce mot avec mes vrais papiers d'identité : "Milena à partir de maintenant tu es catholique, nous sommes tous catholiques, nous n'avons plus de passé, mais je sais que tu auras un avenir. Maman."

Le dernier mot de l'atelier était cohérence.

Je t'aime Papa.

Pascale Hillion

Carnet Princier

Huitième carnet Princier / Août 2013

Citoyenne d'honneur

Histoire de Dutemple

Maman sors. Sors de là, c'est quoi cette comédie ? Ouvre cette porte !

Tout Dutemple nous attend, le maire est même venu pour faire un discours.

Tu as été désignée citoyenne d'honneur de Dutemple, je te signale !

Le directeur du Centre Social a saturé ma messagerie de messages

pas toujours aimables !

Maman ouvre, c'est pas drôle.

Maman, ce que t'es chiante ! Comment ?

Oui je sais, on parle pas comme ça à sa mère.

Mais on lui parle comment à sa mère quand elle écoute pas ?

T'es timide ? Et depuis quand ?

Tu connais tout le monde ici !

Il y a les voisins, la famille, tes enfants, tes petits enfants.

Je leur dis quoi : que t'as fait une attaque de timidité ?

Citoyenne d'honneur ! Si ça se trouve, t'auras les clefs de la mairie.

Tu pourras faire des activités là-bas, c'est grand la mairie.

Tu pourras aussi inviter toutes tes copines.

Les gens viendront te demander des conseils.

Oui, comme au conseil de quartier, sauf que tu seras le conseil à toi toute seule. Maman, sors s'il te plaît !

Je vais défoncer la porte.

Qui va la réparer ?

C'est important ça peut-être.

Tu as la ville à tes pieds, Maman.

Hein, t'as pas de collants, comment ça t'as pas de collants ?

Mais c'est pas grave ça le collant, t'y vas sans collant.

Sinon, j'appelle Valérie et c'est réglé.

On est en juin Maman et à ton âge personne va regarder tes jambes, je te jure.

Maman sors ! Y' a des voitures qui font demi-tour, ils vont nous en vouloir. Ils vont te retirer ton allocation vieillesse si tu continues !

Je sais, tu as élevé huit enfants. Je sais t'en as bavé avec moi, surtout que j'étais le dernier. Mais je plaisantais, maman !

Il y a des fleurs, si je te jure, j'ai vu passer le camion du fleuriste, maman ouvre !

Couvert de fleurs le camion, pire qu'aux obsèques de Lady Di.

T'es une star, ici.

Maman, ouvre j'ai des palpitations.

Mon cœur bat à 120. Tu veux que je meurs, c'est ça ?

Maman, mets des mi-bas.

Arrête avec tes souvenirs de guerre.

Oublie que j'ai emprunté UNE fois une mobylette dans le quartier au gros Gaby. Oublie que mes sœurs habitent dans un endroit où il n'y a même pas de tram. Oublie tout ça cinq minutes et on y va !

Non, c'est pas moi qu'ils attendent, c'est toi.

Ça veut dire quoi tes insinuations.

Comment ça, moi aussi je suis connu dans le quartier.

Dans quel sens tu le dis ?

Je n'ai jamais eu de problèmes avec la police. Jamais et tu le sais !

Un été, j'ai même aidé à repeindre le chevalet avec les animateurs du Centre Social de Dutemple.

Non, j'étais pas forcé. Menteuse !

Arrête ! J'étais pas un délinquant, j'avais les cheveux longs et des santiags. Tout de suite les a priori.

Maman sors ! Sinon la délinquante ça va être toi !

Ça ne se fait pas de boycotter le discours du maire.

Maman ouvre !

Ahhhhh, enfin ! C'est quoi ce collant orange à rayures violettes ?

C'est tout ce que t'as trouvé. Ah bon.

Non, non j'ai rien dit, ça va aller.

T'hésites, tu veux te changer ?

Maman, on y va sinon demain plus personne te parle dans le quartier.

C'est trop. Qu'est-ce qui est trop ?

Le titre de citoyenne d'honneur, moi, je trouve pas.

T'as toujours été présente, militante, discrète et efficace.

C'est toi qui a emmené mes sœurs à pied à l'école qui étaient dans des préfabriqués à l'époque.

C'est toi qui a fait une collecte pour que l'école ait un nouveau poêle. L'instituteur t'en a remercié pendant des années.

C'est toi qui a inventé Darty, si si c'est toi, je te jure.

Tu t'es mise d'accord avec un voisin qui était livreur

et c'est comme ça que tout le quartier a reçu les premiers frigos,

les premières télés achetées en gros.

C'est toi qui, avec les points de la Coop, organisais des pique-niques sur les pelouses de Dutemple. La fête des voisins c'est toi. T'as tout inventé avec ton cœur. C'est pour ça qu'ils te donnent les clefs les yeux fermés.

On y va ?

Ma mère a fait un discours mémorable, digne des grandes passionarias . Elle si frêle, immigrée Italienne, mariée à un Napolitain ! Ma mère devant le maire qui lui remettait les clefs de Dutemple, a dit exactement ceci : (il sort un papier de sa poche)

"Une femme ne doit jamais être soumise, il y a des moyens maintenant pour se cultiver, pour apprendre, on peut faire des ateliers créatifs, des ateliers mémoire, apprendre l'anglais , l'informatique, c'est dans notre quartier, à notre portée. J'aime beaucoup le mouvement "ni catin, ni soumise", pardon, "ni pute, ni soumise". J'aime les femmes qui savent prendre la parole pas contre les hommes mais avec les hommes. J'aime les femmes qui savent se battre pour défendre leurs idées. D'ailleurs j'ai des propositions à vous faire Monsieur le Maire à ce sujet. On en parlera tout à l'heure.

J'aime ce quartier et je ne le quitterai jamais.

Je me souviens d'un visiteur qui était venu à Dutemple et qui avait dit cette phrase :

"Beau parc, beau chevalet".

Il aurait dû rajouter "Belles personnes !", je parle de l'âme bien évidemment.

Dutemple est le symbole d'un mot qui me tient à cœur, la solidarité.

J'aime ce quartier et je ne le quitterai jamais.

Je voudrais remercier ma famille, mes amis, mes voisins, d'être venus si nombreux, preuve que ce quartier vit.

Je voudrais aussi dire un merci particulier à des personnes particulières, d'abord au fils d'Adamo, pas le vrai, mais le chauffeur de tram qui m'attend toujours pour démarrer.

Avec l'âge, je deviens lente.

À la petite Kinga du Faubourg de Paris, qui m'a beaucoup touchée avec son histoire à l'atelier mémoire.

C'est compliqué parfois les histoires de familles, je suis Italienne, je sais de quoi je parle, la Mamma chez nous c'est quelque chose.

À Jessica du centre ville qui a fait les costumes pour les danseuses Brésiliennes avec beaucoup d'habileté, je suis certaine qu'elle avait une dentellière dans sa famille.

À Momo du Faubourg de Lille qui a organisé de nombreuses courses à vélos, toujours avec enthousiasme, conseillant les jeunes sur leur avenir.

Et enfin, je remercie Monsieur le Maire pour les clefs qu'il m'a remises. C'est un honneur, j'en ferai bon usage.

Je vais déjà en faire un double pour Sœur Jean Gab qui est au ciel maintenant mais qui m'a toujours soutenue, écoutée et aimée.

De là où elle est je suis sûre qu'elle est heureuse pour moi. A tous merci !"

( il remet le papier dans sa poche)

Ma mère est rentrée chez elle sous les applaudissements de la foule et un monceau de fleurs serrant contre elle les clefs de Dutemple et trottinant dans ses collants oranges.

Sur le pas de sa porte elle a claironné :

"Vous venez, je fais le café pour tout le quartier ?"

Et elle l’a fait.

Pascale Hillion

Carnet Princier

Septième carnet Princier / Août 2013

Un bouquet de fleurs sur le podium

Histoire du faubourg de Lille

Mon père disait toujours : "Ça sert à rien de taper dans les murs, ils tombent pas". Il avait quitté les montagnes de sa Kabylie natale en 1960 sur les conseils de son cousin pour venir travailler dans une usine à Valenciennes. Il a épousé ma mère, une jeune fille du même village que lui. Et ils sont partis. Ma grand-mère que je n'ai jamais connue, lui a donné une pierre de la montagne. Une pierre qui protège du mauvais œil, une pierre pour jamais oublier ses racines. Il a gardé la pierre et emporté le sourire de ma grand-mère comme un morceau de ciel.

Je suis né en 62 à l'emplacement du magasin Auchan, c'est pour ça que je vois la vie en grand. Mais qu'est-ce qui est grand, ici, je me demandais tout petit ? À l'usine, mon père a pas appris à lire, ça servait à quoi pour monter des portières ? Il m'a dit :" Apprends toi, ce que je sais pas tu me le liras". J'aimais pas lire.

Moi, je rêvais d'autres horizons, je voulais pas monter des portières à Toyota, je voulais pas. Je rêvais d'une ligne jaune tracée sur les pavés, moi roulant dans le vent en tête du peloton, suivi par la voiture balai. Je voulais qu'on m'attende avec un bouquet de fleurs sur le podium et deux ou trois belles filles qui te sourient. On croisait toujours les mêmes dans le quartier et quand une fille elle t'avait souri une fois, elle récidivait pas.

Mon Dieu à moi, le Dieu du vélo, c'était Stablinski, 105 victoires, les pavés de Wallers-Arenberg, c'est lui. Ma première course de vélo, c'était avenue Vauban avec Kevin, j'avais 11 ans, il m'avait prêté le vélo de son frère. Je pédalais comme un fou, le vent faisait gonfler mon short. À un croisement, j'ai freiné à la dernière minute, les roues ont couiné, je suis passé par dessus le guidon, le vélo ratatiné, la gueule en sang, j'avais vraiment l'air d'un coureur. Kevin est devenu blanc et est tombé dans les pommes. Ma mère aussi en me voyant. On m'a recousu à l'hôpital, j'étais fier. Mes parents ont dû rembourser la casse. Kevin a plus jamais voulu me prêter de vélo.

Ma mère a dit : "Mon fils, moi vivante, tu ne referas jamais de vélo !" Elle a accroché le guidon ratatiné sur le mur du salon, comme un trophée de chasse. Je me suis pas découragé. J'ai fait comme Stablinski, j'ai menacé de faire la vie, de boire et de fumer comme un pompier. C'est mon père qui a craqué le premier. - Si je t'achète un vélo, Momo, ça va durer quoi, le temps d'une brosse à dents ?

Il m'en a offert un avec sa prime de Noël. Ça représentait combien de portières à monter sa prime de Noël ? Je l'ai aimé ce vélo, un beau rouge aérodynamique, fuselé. Il venait de chez Manufrance. J'ai décidé de m'entraîner et de participer à la junior, St Amand - Roubaix. Pour trouver du pavé, je suis allé Place d'armes. Y a que ça là-bas, c'est du pavé urbain pas du romain mais ça donne une idée. Je l'ai fait dix fois, cent fois la place en vélo à m'en user les pneus. Les gens criaient : "Vas-y Eddy !!!". Je comprenais pas. Les flics ont trouvé bizarre que j'arrête pas de tourner autour de la mairie. Ils m'ont arrêté avec mon vélo. J'ai eu droit à un interrogatoire en règle.

- Tu viens d'où ?

- Faubourg de Lille, je m'entraîne.

- Tu t'entraînes à dealer ?

- Je m'entraîne pour la junior Paris Roubaix.

Là, j'ai senti leurs regards changer.

- Bravo, petit, le sport c'est la meilleure des chances.

Et je suis reparti sous les applaudissements de tout le commissariat.

Après cet épisode, je me suis entraîné au bord de l’Escaut.

L'été suivant, j'étais inscrit à la junior, j'avais un ensemble rouge à pois, c'est ma mère qui m'avait trouvé un sponsor : "Le magasin la coccinelle". J'ai pédalé, pédalé, pédalé, cette fois mon short se décollait pas, il était en stretch. Je vibrais sur les pavés, les muscles tendus. Ça m'électrisait. Il s'est mis à pleuvoir, j'ai glissé, ma mâchoire s'est fracassée sur les pavés. J'ai passé un mois à l'hôpital à boire des Yop, le temps que ça se ressoude. J'en ai profité pour regarder toutes les courses en boucle en vidéo. Kevin est venu me voir avec sa copine, une blonde de Lille.

Je pensais à la course suivante et à celle qui m'embrasserait sur le podium. J'aurais ma victoire et la vie en grand comme à Auchan. J'ai eu des séances chez l'orthophoniste.

- Ou.

- Non, choux.

- Chi-a

- Non, Chirac.

J'ai mis un temps fou à prononcer convenablement.

Mon père m'a offert un nouveau vélo avec sa prime de licenciement. Il fallait qu'il fasse combien de portières en plus pour pas être viré ? Je saurais jamais. Le vélo était jaune, mon père m'a dit : "Il te manque plus que le maillot !". Je l'ai faite la course, la vraie. Pas la junior mais le Paris-Roubaix. Je faisais partie d'une équipe de 6 coureurs sponsorisée par Auchan. Je savais qu'il fallait voir la vie en grand. À toute berzingue sur les pavés, grisant. Je me suis couronné un genou rien de grave. On est arrivé deuxième avec mon équipe.

Quand, je suis monté sur le podium, quelqu'un a crié : "Vive Pantani !", n'importe quoi. Je les ai vu arriver les filles avec leurs bouquets, Elles étaient trop belles, ça m'a enlevé l'envie de les embrasser. J'ai donné le bouquet à ma mère et c'est elle que j'ai embrassée. Mon père est mort deux ans après son licenciement, il l'a eu son billet retour pour la Kabylie. Kevin s'est marié avec une grande brune du Faubourg de Paris.

Ma mère collectionne mes coupes, elle les a mises par date sur le bahut de la salle à manger. Dans la première coupe, j'ai déposé un morceau de pierre de Kabylie et les clés d'antivol de mon premier vélo, celui qui a duré autant qu'une brosse à dents.

J'ai plus de quarante ans maintenant, j'ai arrêté les courses et les pavés. J'ai une fille, elle adore faire du vélo, ce sera peut-être la future Janie Longo. J'ai jamais monté de portières chez Toyota et je n'ai embrassé qu'une seule fille dans ma vie, mais pas sur le podium. Toutes mes victoires, je les ai dédiées à mes parents. Et si un jour vous passez à Auchan, venez me voir, je suis au rayon sport.

Pascale Hillion

Carnet Princier

Sixième Carnet Princier / Août 2013

Etat des lieux et des âmes

Y en a marre y en a marre de se battre on se lève au matin

on sait même pas ce qu’on va faire parfois la nuit on pense

que le lendemain qu’on va faire ceci cela et combien de fois la nuit

je me suis dit allez va y vas y au Pôle emploi vas y bouge... bouge-toi

tu te lèves au matin et puis rien tu fais pas les choses

et tu te dégoûtes c’est pire

Découragée ?

Complètement... Des fois je me dis mais... j’en suis sûre que...

il y en a ils doivent penser ouais c’est une fainéante

elle va pas chercher de travail... alors qu’on pourrait en trouver...

J’en suis sûre qu’il y en a qui le disent...

mais ils n’ont qu’à venir à notre place...

j’aimerais bien trouver un boulot fixe

je commence à en avoir ras le bol...ras le bol...

c’est pas une vie... on est tout le temps à se demander

au jour le jour si on va travailler le lendemain...

On est sur le qui vive hein

J’ai pas d’espoir... J’ai la trouille, j’ai la peur...

j’ai pas d’espoir...

Moi aussi j’ai peur énormément...

Vous me direz en ce moment je cherche pas hein...

je veux pas le cacher hein... j’ai la trouille...

La trouille du non...

Du non et puis le fait d’entrer dans une entreprise

on a l’impression de mendier, je sais pas si vous c’est pareil...

Si si

On a tellement eu de réponses négatives...

Ou pas de réponse du tout que... on n’ose plus...

Et on ne sait même plus où écrire... on ne sait plus où se présenter...

On se sent diminué en fait

On chute en fait... On est dans un trou…

on se demande ce qu’on va devenir…

Et puis on se demande plus rien

Poème de propos recueillis / Dominique Sampiero

Carnet Princier

Cinquième Carnet Princier / 3 Juin 2013

J’ai mal à la terre
Chanson

J’ai fait un rêve très étrange

Le genre de rêve qui dérange

Ça restera un grand mystère

Cett’ nuit j’ai parlé à la terre

J’ai prononcé le mot amour

L’écho a répondu bonjour

J’ai donc crié bonjour

La terre a répondu amour

Tu as eu raison de venir

J’ai beaucoup de chose à te dire

Tu as l’air d’être un enfant sage

Je vais te transmettre un message

Les hommes ont perdus la raison

Partout ils versent leurs poisons

Les hommes ont perdus la raison

Et c’est leurs enfants qui paieront

Je suis vraiment très fatiguée

Mon corps est sale et pollué

Je suis couverte de blessures

Où l’homme entasse ses ordures

J’ai toujours été la plus belle

Ils m’ont transformée en poubelle

Trop de carbone dans mon air

Trop de nitrate dans mes rivières

Trop de fumée dans l’atmosphère

Les marées noires souillent la mer

Ils ont ravagé mes forêts

Et j’ai du mal à respirer

Les hommes ont perdu la raison

Partout ils versent leurs poisons

Les hommes ont perdu la raison

Et c’est leurs enfants qui paieront

Mais déjà le soleil se lève

Et tu vas sortir de ton rêve

Ecoute bien petit bonhomme

Tu vas parler à tous les hommes

Dis leur que tu as vu la terre

Qu’elle avait l’air très en colère

Qu’il serait temps de réfléchir

De penser à votre avenir

D’arrêter de surconsommer

De moins salir, de moins jeter

De retrouver une harmonie

Avec la terre si jolie

Chanson de Bernard Lafargue
et des enfants du Faubourg de Cambrai

Carnet Princier

Quatrième Carnet Princier / 1er Juin 2013

Prologue

Eté 2004. Une ville en mutation et trois artistes qui s’y promènent le long de l’été et des fêtes de quartier. La ville : Valenciennes et ses quartiers : Chasse Royale, Dutemple, Dampierre et sa Pyramide, Saint Waast, les faubourgs de Cambrai et de Lille. Autant de quartiers, autant de vies différentes, même si parfois les rires et les tristesses se ressemblent, même si parfois on pense que Reynald et Jean-Luc habitent toutes les maisons de Valenciennes.

Trois artistes aussi. Bernard pour la comédie et la chanson, cette chanson où les mots s’entendent et s’accordent à la musique ; Gilbert pour le beau, l’insolite, les mots, les formes à construire dans les villes d’ici et de l’autre côté de l’Atlantique ; Jean-François, écrivain et régional de l’étape. C’est ici, avenue Monaco, qu’il est né.

Trois artistes : chansonnier, plasticien, écrivain qui marchent dans la ville, au milieu des gens qui habitent et fêtent leur quartier. Trois humains aux accents divers, du sud-ouest, du Québec, et du coin, qui en rencontrent d’autres, qui leur parlent, qui les écoutent, parce que l’utopie est la réalité de demain.

Pour ne pas s’égarer, les trois artistes ont plan et feuille de route. On y a inscrit que l’on va modifier en profondeur la physionomie des quartiers, que la municipalité souhaite accompagner les habitants dans les changements qu’ils vont vivre et créer une dynamique d’expression par la mise en place d’espaces de création. Et puis les trois artistes doivent aboutir à la définition d’un programme d’atelier d’expression d’habitants mixant art et ville.

Aux premiers jours

Au premier jour de leur rencontre, au pied des quartiers, dans le silence des podiums qui ne sont pas encore montés, au pied des tours et des barres, près des petites maisons, au milieu des gens qui les croisent et les regardent, au premier jour de cette rencontre, les trois artistes se sentent tout petits et se disent qu’ils ont déjà ça en commun : la même inquiétude devant la tâche qui les attend.

Heureusement qu’ils partagent aussi d’autres choses. Et d’abord un goût de la déambulation à pied. La marche a ceci de particulier qu’elle permet le déplacement tout en favorisant la rencontre. Pas de carrosserie-armure, pas d’odeur et de bruit effrayants qui éloignent celui que l’on croise, pas d’agacement mécanique qui mange la tête et la sérénité. Tout au contraire, un rythme lent, adapté à la conversation, à l’étonnement, à l’interrogation. Presque un rythme de sénateur qui va son train. Marcher lentement au milieu des quartiers était à l’évidence la meilleure stratégie pour que les trois artistes comprennent ce qu’ils avaient à faire.

Autre point d’accord : ce qu’ils avaient à faire, seuls les habitants d’ici pourraient leur dire. Les trois artistes, s’ils étaient fiers de leurs arts respectifs, s’ils se savaient capables d’une haute et utile solitude, n’avaient pas l’intention d’isoler leur travail de ceux avec lesquels ils voulaient le partager. Pour les trois artistes, le monde ne se séparait pas entre créateurs et consommateurs. Ils avaient tous trois le front de croire que chacun a le droit et le devoir d’être lui-même artiste, créateur de son musée personnel, écrivain de sa propre légende. Ils réclamaient pour chacun des habitants rencontrés, s’il en avait l’envie, les moyens d’expérimenter sa sensibilité, avec ses façons, dans son espace, avec ses amis, dans son quartier et au-delà de ses frontières.

La marche, la création comme legs universel, restait à dire la dernière conviction qu’ils partageaient : l’art, la création, sont toujours des aventures dont on ne connaît pas a priori l’issue. Il faut accepter le risque d’un art vivant qui se nourrit chaque jour de sa propre découverte, de son propre chemin. Alors si on allait leur demander à quoi ils allaient aboutir, quel serait le produit fini, ils auraient le courage et l’honnêteté de répondre que parfois, souvent, on ne connaissait pas la fin de l’histoire avant de l’avoir écrite, et que cette fin pouvait toujours changer en cours de route.

Qu’est-ce qu’un artiste peut accomplir dans la transformation des quartiers ? Peut-être justement, dire que le risque est permis et que rien n’est clos.

Cultiver l’imaginaire, affronter, construire, rêver un autre futur, c’est accepter avec le sculpteur que la statue ne ressemble pas à l’esquisse du départ, c’est accepter avec le comédien d’aboutir aux larmes alors qu’on voulait le rire, c’est accepter avec l’écrivain de tordre la rime pour faire de la prose, c’est accepter avec l’artiste et son art que l’image de la vie soit mouvante, parce que la vie est mouvementée.

  • Oui, mais les édiles, les scribes et les chefs valenciennois de tous poils trouveront peut-être tout ça un peu cavalier et sûrement inquiétant.
  • Alors, on leur répétera que s’ils veulent accompagner la mutation qu’ils provoquent, ils ne peuvent le faire qu’en acceptant la mouvance et la dynamique de l’expression des habitant en retour. Vivre ensemble, c’est entendre la vraie voix de l’autre, et ne pas en attendre le simple écho de sa propre parole, de sa propre vision de ce que sera demain. Notre contrat, à nous les trois artistes, c’est de préparer un environnement, un terrain, une situation d’accueil propice au respect de soi et de l’autre, à la responsabilisation, à l’implication, à la confiance, à l’imagination, à la création.
  • J’aime bien aussi quand tu parles comme un compte-rendu de colloque.
  • Sûr. Mais j’ai toujours préféré les petites notes jetées dans mes cahiers de voyage.

Alors, les artistes cessèrent de s’interroger, pour un temps, et marchèrent au milieu des quartiers, sur les places de fête, au milieu de ceux qui vivaient là, en se disant comme Novalis, que le monde est un immense poème à déchiffrer.

Lire le quartier

Et la marche a commencé, sous le soleil caniculaire d’un été pas comme les autres. Chacune de nos journées de fête a débuté au pied du car-podium, lieu de ralliement des artistes vagabonds.

Choses vues, lues, entendues, senties, partagées, fixées. Tout ça jeté dans les pages de notre carnet de voyage.

Faut-il dire tout ce que nous avons vu ? Faut-il déranger ou s’intégrer ? Faut-il faire plaisir ou questionner ?

Dans les fêtes, dans les quartiers, il y avait la lumière, il y avait l’ombre.

Et les impressions de trois artistes…

J’ai encore le goût du minéral dans la gorge. Je l’ai senti là, au milieu de cette place, coincée entre les barres blanches et les barres rouges. Un monde de pierre, mais sans la quiétude des jardins japonais. Tout ça manque foutrement d’herbes, folles ou domestiquées.

Vision d’un parking temporaire où l’on n’aimerait pas rester, parce que ça ne nous appartient pas, un ghetto enfermé par les autoroutes, les usines, le canal, le supermarché.

L’après-midi, ce sont les gens des barres rouges qui arpentaient le bitume. De toute façon, côté barres blanches, les volets étaient clos. Les blancs partent en vacances, les rouges descendent sur la place profiter des réjouissances.

Des joies d’enfants se frottant les jambes au poil des poneys, des joies de parents glorieux de leurs petits se trémoussant sur le podium.

Des bouches édentées qui disent le mal vivre, des bouches abreuvées sous un soleil de plomb, des gifles qui partent pour une pièce trop souvent demandée.

Des gens qui se saluent, qui s’encouragent, qui portent ensemble de longues planches pour faire des tables, des barrières pour faire de la sécurité, des coups de main, des coups de cœur.

Et puis : « On va manger ensemble », « Tu ne vas pas partir si tôt », « Aujourd’hui, je prends mon temps », « C’est pas une journée à la mer, mais on rigole quand même », « Regarde-les ces deux là, ils ne se quittent plus, on va les marier », « Dans le temps, on savait mieux s’amuser, enfin, moi j’dis ça ».

Des mots, des regards, du quotidien échangés.

La tragédie d’un auteur de chansons éreinté de « chiwawa », « lambada » et autres « macaréna ».

Et puis des gens derrière les fenêtres, des regards cachés, des vies difficiles. Et « putain, Kevin, tu fais chier ! ».

Un soir qui tombe, une sono qui s’éteint, des gens que l’on épaule, des vies qui se rentrent au 4ème étage.

Alors… à l’année prochaine.

Et dans le soir tombé, trois artistes qui marchent de nouveau, bercés par le flot revenu de leurs questions.

Au milieu de tous ces gens rencontrés, quel est notre rôle à nous en tant qu’artistes, que créateurs ? Comment allons-nous intervenir ?

Serons-nous artistes ou animateurs sociaux ?

Qu’est-ce que l’on nous demande : faire œuvre à partir de la parole du quartier, aboutir à un objet culturel, ou alors faire que les gens se parlent dans le quartier et puis de quartier à quartier ?

Et puis ce satané sentiment d’exil. Oh, pas le nôtre, non. Celui des quartiers. Des quartiers en exil, comme disait Bertrand Ravon. Combien de fois avons-nous entendu : «ça ne sert à rien », « ça ne donne rien », « on compte pour rien ». Quartier d’exil, royaume de rien, où les habitants ne se reconnaissent pas, où les habitants sont loin de tout, peut-être et surtout loin d’eux-mêmes et leur capacité de création.

Alors comment s’y prendre et avec qui ? Et pour quel type de projet ?

Il fallait bien se rendre à l’évidence et reconnaître qu’à part quelques exemples isolés, il y avait peu de groupes forts et organisés, porteurs de projets, encore moins culturels ou artistiques.

Et puis, même si l’on sait s’en rendre proche, nous n’appartenons pas au quartier. Pourquoi accepteraient-ils, les habitants d’ici, de se mettre en route avec nous, eux qui n’ont plus guère d’espoir dans le monde qui les entoure. Alors, des artistes… Vous savez, mon bon monsieur… On se demande… Vous avez de l’argent pour réaliser notre projet et moi, coincé dans mon bitume, je me démerde encore pour survivre ici, dans mon quartier qui part en morceaux par absence d’entretien, absence de projet, absence de demain.

Lire les quartiers d’exil doit conduire à la lucidité, et au lendemain des fêtes de l’été, les artistes se disent trois choses : ils seront artistes et agents sociaux, il faudra donner du temps au temps et leur mission sera de donner l’envie, de faire naître le désir.

Il ne s’agit pas nécessairement d’investir beaucoup d’argent, mais bien de prouver, et de montrer le désir de faire participer les quartiers à la vie sociale et donc à la vie culturelle de cette ville un peu loin qu’on appelle Valenciennes.

À la terrasse

C’était la fin de notre voyage commun, nous allions refermer notre carnet de voyage. Dans le Nord, mais apparemment aussi dans le sud-ouest et au Québec, les adieux se font au café, histoire de noyer les nostalgies.

C’était le moment où il fallait imaginer l’avenir, l’instant des rêves et des propositions.

C’était aussi le temps de « tu te souviens ? », où chacun y allait de son anecdote, de son instant de gloire, de rire, ou de plus triste.

Parce que, au milieu des fêtes partagées avec les habitants, c’était ça que nous avions vécu : des coups d’espoir où l’on voyait la cité idéale de demain et des coups de sombre où l’on pensait que rien ne pouvait changer. Pourtant, la cité idéale, c’est elle où c’est possible.

Changer. C’était ça l’idée. Changer en gardant ce que nous avion vu de beau dans ces quartiers et dans les yeux des gens, en conservant ce qui les rendait fiers d’eux-mêmes, en préservant leur génie, ce qui faisait qu’ils étaient eux.

Alors les trois artistes se sont redit que chacun avait le droit et le devoir d’être créateur de son monde. Mais ces droits et devoirs ne peuvent s’exercer que dans la mesure où l’on donne à chacun les moyens de les développer, dans la mesure où l’on permet à chacun d’être accompagné sur ce chemin. Alors, pour être créateur de son quartier demain, il faut créer dès aujourd’hui et se frotter à d’autres plus expérimentés. Les artistes avaient trouvé leur place dans la cité.

Propos recueillis par Catherine Estaquet
Avec la participation de Jean-François Pocentek, Gilbert Boyer et Bernard Lafargue

Carnet Princier

Troisième Carnet Princier / Vendredi 10 mai 2013


Morceau de palette perdu par un peintre et déposé à la sortie de Valenciennes : j’aime mon quartier même si certains en disent du mal. C’est parce qu’ils ne l’habitent pas. Chasse Royale ! Un drôle de nom qui fleure bon les arbres et la forêt.


Aujourd’hui il n’y a plus de forêt mais des endroits colorés et sympas.


Des enclos. Des petites maisons dans la prairie. Accolées les unes aux autres, elles entourent ou longent une couche verte barrée par des allées sinueuses. Lorsqu’il fait beau, les gens sortent devant leur maison, quelques uns se rassemblent pour boire un café sous le soleil printanier ou estival et papotent, heureux d’être ensemble.


Quand le soleil n’est plus là, chacun est chez soi mais qu’il arrive un malheur chez l’un, les autres viennent à l’aide. Je l’ai vécu personnellement. Une petite inondation dans ma maison, des travaux de réhabilitation, jamais je n’ai été seul.


Plus loin, le long d’une rue, des barres HLM à 6 ou 8 étages et des maisons individuelles tournent en rond formant un immense rond-point avec une maternelle et un traiteur industriel au milieu.


Le quartier grouille de vie. Des enfants joueurs, des jeunes en bande, des femmes belles, des hommes soucieux. Des cris, des rires.


Le quartier est actuellement en pleine restructuration : une rue va devenir sinueuse comme une fille, un immeuble fiché comme un cerbère a déjà été planté face au collège. Une curieuse vache égarée et immobile sur le toit semble faire une nique au nom du quartier. Derrière ce nouvel immeuble (en trop disent certains) d’autres barres, blanches d’un côté, rouges de l’autre, usées par les années, aux entrées sans porte parfois, enferment et cachent une petite place encerclée sur trois côtés par de hauts gardiens aux yeux brillants. Elle tente de se faire remarquer en se colorant de bleu, rouge, beige, gris, vert, rouge : des voitures garées sur le macadam font comme chez elles.


C’est là qu’on trouve (pour le moment) l’agence du bailleur avec son enseigne jaune et bleu, une supérette qui affichent des réclames pour obliger les yeux à la regarder, un café où tout le monde se connaît, se dit bonjour et commente les derniers événements ; il y a aussi le centre social du quartier animé dedans, animé dehors. Celles et ceux qui y entrent, qui en sortent sont de tous les âges ; un lieu pour les 7 à 77 ans comme on dit de Tintin.


Ce jour là nous sommes quelques uns dans une salle du centre social. Nous lisons ensemble, les uns après les autres, un passage d’un livre que chacun a choisi. Sous la baguette magique de Dominique, les mots se mettent à chanter et à danser ; ils sont chuchotés, criés, répétés. Nous redécouvrons la joie de lire et ressortons avec l’envie d’emmener chez nous un livre prêté par la bibliothèque municipale.


À propos de bibliothèque, il est question d’en construire une dans notre quartier. Une Royale bibliothèque ! Notre lecture ensemble en est peut-être la première pierre. Une vraie révolution ! La bibliothèque nous permettra d’avoir des livres chez nous, de prendre le temps de les caresser en tournant chaque page, de les lire tranquillement en mettant en nous de nouvelles couleurs.


Nous partirons à la découverte de mots nouveaux, nous serons plongés dans un monde inattendu où nous entrerons grâce à des personnages fictifs qui comme nous, seront désireux de connaître la fin de l’histoire. Les images poétiques esquissées nous permettront de construire notre propre monde.


Oui, mon quartier est un quartier qui prend de nouvelles formes, de nouvelles couleurs ; un quartier où les rencontres, les signes d’amitié sont journaliers.


Je suis surpris et heureux de croiser des enfants, des jeunes, des femmes, des hommes qui bousculent mes a priori.


Je découvre que l’autre peut avoir des idées plus fortes, plus belles que les miennes et j’écoute pour qu’elles passent en moi. Je deviens moins con qu’avant ! Nous sommes différents, ceux qui le refusent se privent d’aller à la rencontre de l’autre.


Extraits du Carnet Princier de René Lelièvre, écrivain et habitant à Chasse Royale

Carnet Princier

Deuxième Carnet Princier / Vendredi 7 mai 2013
Le grand livre des bibliothèques imaginaires


La bibliothèque de la présence

De la petite mort

La bibliothèque les yeux fermés

La bibliothèque de la patience

De la génuflexion

De l’obéissance

La bibliothèque des brouettes

Des vieilles gens

Des nudistes

Des rendez-vous amoureux


La bibliothèque des abris bus vandalisés par amour

La bibliothèque des livres qui restent à écrire et des livres perdus

La bibliothèque des gens qui rient sous la pluie

La bibliothèque du temps qui passe et du temps qui reste

La bibliothèque des insultes en alexandrins

La bibliothèque des mauvaises odeurs qu’on aime sentir

et des bonnes odeurs qu’on n’aime pas


La bibliothèque de l’imaginaire et du réel

La bibliothèque des ballades et de l’ennui

La bibliothèque des mots et des coups de soleil

La bibliothèque des hommes en folie


La bibliothèque du renouveau et des marécages

La bibliothèque des étoiles

La bibliothèque des grandes eaux et de la grande soif

La bibliothèque tenue de soirée exigée


La bibliothèque des chats perdus et du retour d’affection

La bibliothèque du jardin et des mauvaises herbes

La bibliothèque des retrouvailles et de la disparition

La bibliothèque du vandalisme et de l’outrage


La bibliothèque obstinée

La bibliothèque de ton corps

La bibliothèque de l’ombre

La bibliothèque engourdie

La bibliothèque des soupirs

La bible au teck


La bibliothèque de tes genoux

La bibliothèque des nuages

La bibliothèque des regards amoureux

La bibliothèque des gestes tendres

La bibliothèque des solitudes


Avec la participation de Dominique, Emmanuel,
Laurent, Louisianne, Marie-Claude, Kevin, René...
(Atelier d’écriture au Centre Social Georges Dehove de Chasse Royale)

Carnet Princier

Premier Carnet Princier / Jeudi 2 mai 2013

PAGE 14


Le Nain de Jardin est mort, un cancer qui l'a eu a l'usure. J'ai du le croiser deux ou trois fois pas plus. La dernière fois, quand je l'ai surpris s'arrêtant à mi-parcours avec les bouquins dans son sac en plastique, je suis allé lui parler pour me rendre compte que son souffle allait tout juste suffire à le ramener chez lui. Ça va aller il m'a dit, ça va aller. Je suis reparti dans le bus en me disant que c'était peut-être la dernière fois que je le voyais.
Ça commence à me bouffer de voir des gens pour la dernière fois. J'essaie de pas trop y penser mais ça me rattrape parfois, sans prévenir, ça se mêle au reste, je contrôle pas.
La femme du nain, je la connais bien. Elle rentre dans le bus s'assoit et demande si on a quelque chose pour elle. Habituée à se faire servir, on lui propose ce qu'on a préparé et choisi. Parfois on n’a rien préparé, elle se plaint à demi-mot, en demandant comment vont nos prédécesseurs qui l'avaient habituée à se faire servir. Quand rien n'est prêt on fouille dans les rayons des livres qui lui conviendraient et dont le chiffre de la page 14 n'est pas entouré. C'est sa marque.
Ça peut prendre du temps de trouver un livre, du temps de parole. Je ne suis pas certain qu'elle retienne un seul nom d'auteur, elle lit comme on regarde un téléfilm. Qui se soucie du nom du réalisateur d'un téléfilm ? Elle m'avait confié qu'elle lisait tard la nuit, dans son lit. Quand j'ai demandé si cela ne dérangeait pas Monsieur, j'ai aussitôt su, avant qu'elle ne le dise, ce qu'elle allait me répondre : qu'ils faisaient chambre à part.
Je me souviens du jour où elle nous a annoncée le cancer du Nain, ce fut une demie surprise car sa santé s'était détériorée depuis quelques temps nous a-t-elle dit. Mais là, ça tombait mal. Ils devaient annuler leurs vacances à cause des séances de chimio. Elle soupira très fort en regardant fixement dans le vide. Comme pour s'y habituer.
J'avais entendu parler de son mari avant de l'avoir vu, on l'appelait le Nain de Jardin en raison de sa salopette, sa petite taille et de sa barbe blanche. On voit moins sa femme depuis quelque temps, elle a, elle aussi, déclenché un cancer. On lui a fait savoir qu'on était prêt à lui amener des livres à domicile, si elle le souhaitait. Depuis peu, quand elle prend congé de nous, elle rajoute « mes gens » à son au revoir.


Andy T.

Carnet Princier