Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Sampiero Dominique

Poèmes d'un curé de quartier

Quelques pages arrachées

à la vie de René Lelièvre

Prêtre ouvrier

à Chasse Royale

Poèmes d'un curé de quartier

être handicapé

 

Quand tu deviens handicapé dans ta chair

Les autres te font handicapé à tout faire

Tu ne fais plus parti de leur groupe

Tu ne peux plus manger dans leur soupe

Tu es rejeté, balayé, ignoré

Comme un vieux chiffon usé.

 

Au début tu te bats

Tu ne veux pas baisser les bras

Mais ils sont bien organisés

Les bien-portants normalisés.

Comme une mouche têtue contre le carreau,

Tu insistes, persistes, tu en fais trop

Pour prouver que tu peux vivre avec les normaux

Et, fatigué, tu finis par laisser ta tête sous l’eau.

 

Ils vont te plaindre, peut-être même pleurer

Mais au fond ils seront rassurés :

Ton échec entre dans leurs normes,

Tu ne peux gagner si tu es difforme.

Ils préfèrent se pencher sur ton sort

Et t’aider à vivre ta mort.

 

Chacun son rôle et la société dormira sur ses deux oreilles,

Les valides gardent leur place dans l’appareil,

Toi, tu es assisté mais pas acteur,

Mis sur la touche parce que tu fais peur.

Tu ne vas tout de même pas croire

Qu’ils vont changer, à cause de ton histoire,

Leur façon de vivre entre eux :

A l’abri de tous ceux qui ne sont pas comme eux !

 

[1] Ecrit après un licenciement pour cause de handicap.

Poèmes d'un curé de quartier

MIRABELLE

Elle m’a redonné le goût de vivre

Ce goût moelleux et sucré qui délivre

De la langueur amère et suicidaire.

Elle m’a remis les pieds sur terre

Elles dont les jambes finissent en moignons

Dressés comme les deux poings du champion.

« Bats-toi avec ton cœur, ta tête, ton rire,

Pour avancer il ne suffit pas de courir,

Il faut aussi aimer et se laisser aimer.

Vois la fleur : elle n’a qu’un printemps pour tout donner,

Toi, tu as toute une vie

Alors vis ! Ne ravis pas ta vie !

La joie fera de toi un embelli »

Et Mirabelle est repartie

Avec son fauteuil roulant et ses quinze ans

Elle m’avait retransmis sa vie

Comme une fleur de printemps.

Poèmes d'un curé de quartier

Mohamed

Vingt ans et un cancer

à la gorge, ça lui serre

Une cuisse en forme de moignon,

Un visage fragile comme le papillon,

Des yeux au fond d'une grotte,

Des bras maigres qui flottent

Et une envie de vivre

à devenir ivre.

Il m'a dit avec sa bouche, avec ses yeux :

"Heureusement il y a les amis et Dieu".

J'ai répondu, en écho à sa foi :

"Heureusement il y a les amis et Allah".

Une envie de vivre et d'aimer

Qu'il avait ramenée d'Alger,

Qu'il voulait partager pour leur faire chaud

A ceux et celles allongés sur le dos.

Il ne pleure pas, n'est pas amer ;

Il parle de son pays, de sa mère :

Il les a quittés à cause du cancer ;

Il rêve que tous les hommes seraient frères.

Il a mal, il espère….

Mal à sa vie à cause des guerres

Mal à sa chair

à cause des cris qui montent de la terre

Mal à son corps

à chaque obus, à chaque mort.

Mohamed sur son lit

Ne se pense pas impuissant. Il prie.

Et lui et moi, dans le silence

Nos regards se croisent et lancent

Vers Dieu un cri d'impatience.

Poèmes d'un curé de quartier

Une jambe blessée peut être banale

Et une jambe coupée qui fait mal ?

C’est un poisson qui frétille hors de l’eau

Un croassement insupportable sans corbeau

Un arbre frissonnant sans feuille

Un pétale tombé en deuil

Un rocher frappé par une mer sans vague

Une fille amoureuse sans amant

Une ferraille attirée sans aimant

Une danse sur une musique inaudible

Un tireur invisible qui fait mouche sur la cible

Un ciel zébré d’éclairs éteints

Un miroir éblouissant sans tain

Marcher à cloche pied avec une jambe en moins

C’est une puce perdue dans une botte de foin

Un navire au gouvernail inutilisable

Une planche en équilibre instable

Un alexandrin à onze pieds

Une anse détachée du panier

Un ruisseau au bord de la falaise transformé en chute

Un orchestre privé de violons et de flûtes

Une lampe à la flamme tremblotante

Un piquet brisé sous la tente

Un fauve caché sans mâchoire

Une étoile filante qui se laisse choir

L'homme habille son moignon d'une prothèse

Se lève doucement de la chaise

Miracle du génie humain !

Astuce d’un esprit malin !

L’homme redonne des tiges aux fleurs

En véritable créateur.

Poèmes d'un curé de quartier

Tais-toi ma souffrance

Fais un peu carence

Tu sapes ma patience

Tu désespères les hommes de science

Je ne dors plus, sans cesse tu te réveilles

Aujourd'hui à hier sera pareil

Tu m'empêches d'écouter mes amis

Je ne peux même plus suivre les parties de rami

Arrête ma souffrance

Avec toi, la vie a goût de rance

Même les odeurs les plus douces

Sont des parfums que je repousse

Tu m'enfermes dans ta solitude

Chaque geste, chaque baiser est un effort rude

C'est toi qui me visites et que j'entends

Tout le temps

Va-t-en ma souffrance

Ma vie n'a plus de sens

Les autres sont là moi je suis ailleurs

Dans un monde où sont rois les railleurs

Je suis à ta merci

Tu m'as pris dans tes filets moi aussi

Avec toi inutile de discuter

Inutile de disputer

Oublie-moi ma souffrance

Laisse-moi ma chance

Je suis un arbre sans feuille

Une fleur que personne ne cueille

Poèmes d'un curé de quartier

Commenter cet article

Jeanne Marie 03/11/2015 14:27

merci Dominique Sampiero, merci à vous René Lelièvre, prêtre ouvrier....
quel merveilleux cadeaux ces témoignages ! comme en écho "Au nom du père qui se tait" et les poèmes du prêtre ouvrier René Lelièvre répondent au témoignage de Bernard Cagne, Prêtre-ouvrier à La Courneuve, un insoumis de 1954 (Ed Karthala). Le vertige de notre humble condition face à l'incompréhensible, puis la clarté de la compassion.