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Publié par Sampiero Dominique

Lettre à celui qui a renoncé ( 3 )

Depuis toujours tu ne le sais pas j’ai la même peur que toi. J’en ai fait cette croissance végétale qui consume un peu plus chaque jour mes étreintes et mes pupilles. Quand j’ouvrirai les yeux à ma nuit pour toujours, je laisserai dans mon dos cette jungle d’amour. Car il y a dans l’air une douleur en forme de lilas, de buisson de framboise puis de ciel mûr. L’instant d’après, c’est l’inverse.

 

L’urine des troupeaux coule dans les rivières. Un homme achève une portée de chat enfermée dans un plastique. Une femme quitte son amant en lui tournant le dos, sans un mot, le clouant dans une absence dont il ne se remettra jamais. C’est parce que la douleur est la racine d’un désastre dont nous savons rarement parler. Et que ni la joie ni l’abîme ne contiendront ce trou noir qui épouse tout ce qui vit, tout ce qui bouge, tout ce qui se tient immobile comme tu le voudrais.

 

Du plus profond de ma cécité et de mon coma, je te parle, à voix basse, dans le gris des vitres gorgées de nuages. Je te parle d’ici, mon ami sans visage, parcelle et jachère de mes nerfs, de mon pied, lune de faïence dans ma bouche insomniaque. Te donne de mes nouvelles. De là où je ne vais jamais à cause de toi. Ici justement.

 

Qui d’ailleurs peut se vanter d’être là ? Être là vraiment. Qui peut se vanter de marcher dans ce là-bas qu’on appelle étrangement Ici, qui ? Qui de l’Ici peut dévaliser tous les souffles pour voir enfin la marée souveraine et insatiable du vide le recouvrir de ce qu’il ne possédera jamais, la vastitude ? Qui sait accueillir d’un seul regard le grouillement des formes dans l’illusion de l’immobile ?

 

Tu te souviendras des mots que tu ne veux pas entendre et moi, de ton silence. Nous respirerons dans les sources ce qui nous effrayait en elle, cette beauté qui nous agenouille. J’abandonnerai mes épaules à ce qui gronde dans mon dos et à toutes ces pensées venues de je ne sais où. J’entrerai dans la maison sans porte ni fenêtre où dort une nuit scintillante. Je sais que m’y attendent tes défaillances, les miennes, et que ce que nous aurons chuchoté nous ressemblera enfin. Quand nous nous écrirons dans la seule lumière de nos mains, dévorés par l’infini qui sera venu à bout de nos souffles, il n’y aura pas de mot ni de papier, juste un bruissement d’atomes que les vivants prendront pour l’invisible.

 

Quelque chose s’est figé entre ma main et la page. Je ne sais pourquoi le chant de ce refus m’oblige à suspendre le temps entre moi et mon regard. Le noir et blanc de la présence couve sous des phrases qu’il me faut déterrer une à une. Je suis ton frère dans ce mutisme que je signe et dont tu ne soupçonnes pas l’effroi dans le blanc des lignes. Les paroles se recroquevillent, là-bas, dans cette nuit du regard, horizon d’où elles ne veulent plus jaillir, jalouses de ma mort blottie dans leur immobilité silencieuse.

 

Je force mes pupilles à m’incliner vers l’ivoire du papier. Ce que je scrute dans ce vide de l’écriture s’agite devant moi, couleuvre transparente et invisible d’un mouvement en reptation dans le réel. Le sang des visions gravées une à une sur le fond de ma nuque par le canal étroit de ma rétine s’agite dans mon sommeil. Je rêve d’images, suis-je rêvé par des images qui pensent à moi quand je m’abandonne ?

 

Allumer le désir d’être. D’être ici. Dedans dehors. La fatigue serre son bâillon sur mes veines. J’étrangle la fêlure pour gicler. Les réponses ne trouvent pas les mots. Des lambeaux de forme, oui. Mes absences me reviennent chargées de sens. Disparaître signifie un autre espace où je suis, où je chemine et qui me précède avec des pensées de porcelaine noire. Viens avec moi dans cette souffrance dont l’un et l’autre nous refusons le goût amer.

 

Tu as peur qu’on rit de tes larmes. De ce qui sans cesse te déchire et te met à nu comme un enfant. Tu as peur que ton ombre s’échappe dans des rêves plus grands que toi. De ta rivière, de tes pensées douces et tendres comme des femmes.

 

Tu as peur d’avoir peur et de l’intelligence qui va avec. D’aimer l’homme ému en toi qui sait tout mieux que toi. Tu as peur que ta patience perde tous ses secrets et de te retrouver seul au monde. Tu as peur de ne pas mériter ce que tu vois. De donner forme à l’inexplicable et qu’il replie ses ailes sous tes écorces.

 

Tu as peur d’être surpris par tes songes plus que par le monde. De perdre pied parce que tu aimes ça. Tu as peur que la rosée sur tes yeux mette le feu à tes larmes. Peur de ne pas revenir de l’horizon qui un jour rangera tes pas dans le ciel. Tu as peur de salir le tremblement vierge de la page. Peur de l’oppression qui t’invente mieux que le bonheur.

 

Tu as peur de ton sillage et de cette fine joie qui monte des tes mains sous la lampe. Peur d’égorger de ta douceur tout ce que tu savais pour en laisser advenir l’inconnu. Tu as peur d’être disponible à ce qui te retient prisonnier et qui n’a jamais eu lieu. Et que tes illusions se rongent les ongles à sang.

 

Tu as peur de ne plus avoir peur et de perdre la face en ouvrant la porte au souffle qui t’épuise, effaçant ton visage dans un lâcher d’oiseaux. Peur de sourire à cette flambée d’images éprises de toi et qui cherchent une issue. Tu as peur de ta frénésie et avec elle de l’irremplaçable désir. Peur de laisser entrer le vent.

 

Tu as peur du supplice d’aimer cette montagne dans ton regard plus que toi. Peur des étoiles et de toutes les espérances qui s’allument la nuit dans les yeux de ton ombre. Peur de t’effondrer dans le multiple et le nulle-part. Tu as peur que ta vie soit plus souveraine que le cristal. Peur de la vérité qui t’imagine. Tu as peur de ce désir de chaleur qui s’inquiète de tes mains froides. Et que l’ordinaire soit ta seule blessure.

 

Tu as peur de glisser entièrement sous les eaux incestueuses des nuages. Peur de la morsure du ciel qui t’enferme dans ton silence. Peur que chacune de tes mains s’habitue au désespoir. Peur de vivre sans regard pour les autres tourné entièrement vers l’immense en toi.

 

Tu as peur de te consoler et de te satisfaire enfin de ce qui t’égorge aujourd’hui. Peur du soleil comme une épine sur le bois de tes crayons.

 

Alors j’écris à ta pluie, à ta neige, m’ouvrant les yeux, les mains, le chemin du souffle. Là où je deviens ce qui m’efface, fenêtre mangée par le ciel. Là où je voudrais prendre toute la buée de la vastitude dans mes vitres et en faire une présence. C’est un exercice d’amour et de ciel par-dessus tête. Une reconnaissance du passage.

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bengeloune 02/11/2015 12:13

Merci Dominique de nous encourager à cette lutte sans merci d'ici bas et avec la meilleure forme de lutte, LA POESIE !!

louisiane 02/11/2015 11:05

La poésie sauvera le monde si nous lui laissons, entre les guerres et la guerre de chaque jour avec notre monde à nous, le temps déclore de façon à ce chacun puisse se reconnaître dans une passe qu'il tournera.

En tous cas, merci Dominique pour cette lettre à celui qui a renoncé et qui nous prouve que toi, tu n'as pas renoncé.A un de ces jour.Bisous.

Sampiero 02/11/2015 11:35

Merci de ta fidélité sur ce blog et de l'attention que tu y portes. Bises et à bientôt. Je t'invite à venir à l'atelier théâtre tous les mardis de 14h à 16 h à la maison du citoyen.