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Publié par Sampiero Dominique

Au nom du père qui se tait

Prothésez vous !

Quatrième et dernière partie

Au nom du père qui se tait

Je débarque à Chasse Royale dans les années 80. J’ai un avantage sur les copains : étant délégué du personnel, j’allais déjà à Anzin pour rencontrer les gars qui bossaient. Je connaissais les lieux et les équipes.

On a vu les machines d’Aniche arriver à l’usine d’Anzin. Les gars en avaient gros sur la patate de voir tout le matériel déménagé comme ça. Mais la vie malgré tout reprend son cours. Je ne dirai pas « monotone » car il y a toujours quelque chose qui se passe.

À l’époque je deviens secrétaire du comité d’entreprise. Je prends également des responsabilités en dehors : secrétaire de l’union locale SFDT de Valenciennes. La CFDT me sollicite pour être permanent régional. Cela signifie quitter le boulot et se déplacer de boîte en boîte. Je refuse.

J'habite rue Jean-Baptiste Corot au 3ème étage d’un immeuble avec mon copain Michel. Il avait un mini car et emmenait les jeunes se balader un peu partout dans la région. Il organisait des camps de vacances en Normandie ou dans le Pas-de-Calais. Un jour, il est tombé en panne sur l’autoroute. Il a fallu qu’on ramène les jeunes avec plusieurs voitures.

Au nom du père qui se tait

Je n’ai pas de vie de quartier à cette époque. Je travaille et je suis pas mal pris par le syndicat. Pas du tout réglé sur le rythme de la vie d’église ni des fêtes religieuses. Je me souviens un Vendredi saint, le vendredi avant Pâques, je réalise tout à coup en mangeant mon sandwiches au jambon… que justement c’est le vendredi saint… Les copains me charrient : leurs femmes leur avaient préparé un repas sans viande !

C’est en Avril 92 que j’ai mon pépin de santé. Ça commence par une douleur à la jambe gauche. Une espèce de crampe. Mon toubib me diagnostique une sciatique.

Série de piqûres. Un mois après, je retourne le voir en consultation.

- J’ai mal docteur, c’est affreux, je traîne la jambe !

- Avec tout ce que je vous ai donné, c’est impossible !

Pourtant j’avais de plus en plus mal. Ma jambe s’ankylosait. Jusqu’au jour où mon gros doigt de pied s’est mis à noircir.

- Pas grave, m’a rétorqué le médecin sûr de lui, c’est sûrement un copeau qui s’est glissé sous votre ongle ça s’est infecté ! Le chirurgien va vous soulager et vous retirer ça au bistouri !

Il m’envoie donc chez un spécialiste qui me fait allonger sur la table pour prendre le pouls à la cheville.

- Problème monsieur, il n’y a plus de pouls à votre jambe gauche.

Donc Artériographie. Et là, on découvre qu’il n’y a plus de retour sanguin car une partie importante de l’artère est bouchée.

- Ne vous affolez pas, ce n’est pas si grave que ça. On va vous faire un petit pontage et c’est reparti.

- Combien de temps ça va prendre docteur ?

- Une quinzaine de jours à l’hôpital et on n’en parle plus !

Je suis rentré à la clinique Grégoire à Valenciennes avec une petite valise. En réalité, je suis rentré chez moi… un an après.

Il s’est passé plein de rebondissements.

Les pontages se sont enchaînés et puis se sont bouchés les uns après les autres. J’ai vu ma sœur Yvette me rendre visite. Et puis les copains défiler en tirant une drôle de tête. J’hurlais tellement j’avais mal. Je ne supportais plus ma jambe. L’infirmier ne savait plus quoi penser et m’a fait une piqûre de morphine en pleine nuit. Finalement le chirurgien en personne est venu dans ma chambre.

- Écoutez, c’est plus compliqué que je ne le pensais. La gangrène a pris, elle monte le long de la jambe. Il faut amputer.

Je n’ai même pas réfléchi.

- Je vous en prie, faites-le tout de suite !

- Prenez le temps de réfléchir.

- Non, allez-y !

Ce week-end là, j’avais tellement mal que j’étais incapable de rassembler mes idées.

Le lundi 16 Juillet, j’ai donc été amputé en-dessous du genou. Quand je me suis réveillé, j’ai posé ma main pour toucher ma jambe et voir jusqu’où il avait coupé. Ce qui m’a désespéré sur le coup, c’est que j’avais aussi mal qu’avant ! J’ai frisé la dépression. C’était très long à cicatriser. Deux ou trois mois. Quand j’ai vu l’infirmière, elle m’a raconté une anecdote.

- Vous savez ce que vous m’avez demandé quand vous vous êtes réveillé ?

- Non, pas du tout.

- Est-ce que je pourrai encore danser !

Elle a ri et a ajouté.

- Ne vous inquiétez pas, ils font de belles choses maintenant.

Je ne comprenais pas ce qu’elle disait mais elle parlait tout simplement des prothèses.

Au nom du père qui se tait

J’ai été ouvrier avec les ouvriers parce que je l’ai choisi. Mais je suis devenu handicapé avec les handicapés mais ça, je ne l’ai pas choisi. Il m’a fallu apprendre.

Toute cette période, j’étais complètement HS. Ne faisant plus rien. Heureusement que ma sœur était là. Toujours présente. Dormant dans un lit près de moi dans ma chambre. Ma sœur m’aime, j’en suis certain.

Période de désespérance forte. Je me souviens d’avoir écrit des choses contre Dieu. Je ne voyais plus d’avenir. Pour moi, c’est simple, j’étais foutu.

Puis je suis parti au Centre de rééducation et d’appareillage de Valenton près de Créteil pendant 7 mois. J’ai été « livré » en posture allongé. Je regardais ce qui se passait autour de moi. C’est là que j’ai découvert des gens en fauteuil et d’autres qui marchaient avec une prothèse. J’écarquillais les yeux.

- Ah, ils marchent. Soit ! Mais ce truc, c’est pas pour moi.

Je me disais que je n’y arriverai jamais et je refusais ce qui m’était arrivé. Ce refus tournait en boucle dans ma tête.

Puis je suis arrivé dans une chambre de trois patients. Tous amputés. Certains même des deux jambes. On m’a déposé dans un lit et le gars à côté de moi m’a interpellé.

- C’est quoi ce bazar, tu n’as pas de fauteuil ?

- Non, pourquoi faire ?

- Ben il te faut un fauteuil mon vieux pour aller manger !

- ????????

- Je m’en occupe !

Et c’est lui qui est allé chercher un fauteuil auprès d’un Kiné puis il me l’a claqué près du lit.

- Bon, c’est bien bon tout ça, mais il est l’heure du casse-croûte. Je ne sais pas toi mais moi, j’ai faim… je file !

- Mais je fais comment ?

- Ben tu prends ton fauteuil tiens !

- Mais je fais comment ?

- Tu te débrouilles mon vieux !

Le choc a été salutaire. Il m’a laissé me traîner dans mon fauteuil tout en gardant un œil attentif. C’est le premier pas qui compte.

- Voilà je suis assis dedans mais je ne sais pas manipuler ce genre de truc !

- T’inquiète, prends les cercles en inox dans les mains, ça tourne tout seul ces machins-là !

C’est ce jour-là que j’ai fait mes premières roues pour aller manger !

Mais avant de parler de prothèses, comme j’avais un moignon en chou-fleur, on m’a posé des bandages très serrés pendant des semaines pour lui donner forme.

Un autre choc dans la salle-à-manger : tout le monde mangeait en fauteuil !

Ça a pris du temps pour avoir un moignon cylindrique.

On allait ensemble à l’infirmerie. On allait ensemble au Kiné. Toujours par groupes.

Ma première victoire, ce fut d’apprendre à marcher à cloche-pied avec des cannes.

J’ai reçu beaucoup de soutien et de témoignages d’amitié de mes copains du Nord. Et même un cahier avec des images et des phrases sympas. Des dessins d’enfants. Des photos de famille. Ça m’a fait du bien… Et même une enveloppe avec de l’argent. Ils s’étaient cotisés.

Le soir, on s’ennuyait grave. Il y avait beaucoup de jeunes, accidents de moto, tentatives de suicide.

J’avais 46 ans. Le vieux, c’était à cause du diabète. Moi, je souffrais d’artérite et c’était rare à mon âge.

Je me suis lié d’amitié avec la Kiné qui m’a rééduqué. Mireille. Elle m’a même demandé d’être le parrain de son fils.

Je pense aussi à Mirabelle qui à 15 ans avait fait une tentative de suicide. Elle avait perdu ses deux jambes. Certains racontaient que c’était sous un train. Elle faisait de la poterie à l’hôpital. Elle était douée. De ses mains, il sortait quelque chose de vivant. J’ai écrit un poème et je lui ai offert. C’était rare, je n’aimais montrer ce que j’écrivais. On est devenus amis.

J’écrivais beaucoup à cette époque en secret.

À Valenton, j’ai vécu des choses que je n’aurais jamais faites si je n’avais pas été amputé. Du cheval, de l’escalade, de la voile. Et l’amitié bien sûr.

Un jour, ils installent dans le couloir un distributeur de préservatifs. Faut-dire, entre les jeunes, là-bas… tu vois ce que je veux dire… On était tous à se marrer autour de l’appareil. Et moi, tout à coup, je sors un gros feutre, une feuille A4, et j’écris en majuscule :

PROTHÉSEZ VOUS !

Mais le médecin chef, le lendemain, n’a pas du tout apprécié mon humour et a déchiré l’affichette !

Au nom du père qui se tait

Je suis rentré dans le Nord après pas mal de péripéties. Amputé en Juillet 92, rentré en Juin 93. Mais je marchais !

Oui, je marchais bien avec une belle prothèse. Sans canne, sans rien. Avec un pantalon, on ne voyait même pas que j’étais amputé.

Ma première démarche a été d’aller voir les gars à l’usine.

Depuis un an, il s’en était passé des choses : des licenciements, des problèmes, des grèves…

J’ai fait un tour d’honneur, sans canne, sans rien, pour montrer que j’étais normal. Mais le soir, quand je suis rentré chez moi, j’avais le moignon en sang. Je suis resté 7 jours enfermé chez moi pour cicatriser.

La SECU m’avait placé en longue maladie. Mais vers Septembre, Octobre, je n’en pouvais plus de cette inactivité, j’avais envie de rebosser.

Mon toubib m’a dit OK et a écrit : REPRISE sur ma feuille. Mais le médecin du travail n’était pas de cet avis - Il faut encore attendre Monsieur Lelièvre, revenez me voir dans un mois. Un mois plus tard. Idem. Un mois encore, toujours rien.

- Ça commence à bien faire docteur, je marche, je vais bien et en plus pour le métier de fraiseur, je peux m’asseoir !

- Il faut attendre encore un peu Monsieur Lelièvre !

- Mais enfin qu’est-ce qui se passe ! Merde ! Pourquoi vous ne voulez pas que je reprenne ?

Après un long silence, le médecin du travail se décide enfin.

- Votre patron, Monsieur Damiani m’a téléphoné. Et il m’a averti. Si Monsieur Lelièvre reprend le travail, c’est simple, je le licencie ! Je ne veux plus de cet énergumène dans mon usine !

Monsieur Damiani était le patron qui avait racheté l’usine pendant mon absence et licencié à tours de bras !

- Vous comprenez maintenant ! Je ne veux pas être responsable de votre licenciement !

- Écoutez docteur, ce n’est pas votre problème. Votre rôle c’est de dire si je suis apte ou pas à reprendre le travail. Je ne vous demande pas de me protéger, je suis assez grand pour le faire.

Le lendemain, je débarque à l’usine tout fier avec mon papier de reprise en mains. J’enfile mes bleus. J’avais calculé mon coup pour enfiler ma prothèse sans que personne ne me voit. Je m’installe devant ma machine, allume le contact de la fraiseuse. Et tout à coup, j’entends crier :

- Lelièvre, Lelièvre, stop malheureux ! Ne touche à rien !

- Comment ?

- Arrête ça tout de suite, le patron veut te voir avant que tu reprennes le boulot. Pour l’instant, rentre chez toi, tu seras payé !

Déçu, j’ai retiré ma toile bleue et j’ai filé à la maison. Je sentais le vent venir. Un intérimaire bossait sur ma machine.

Quinze jours après, je reçois une lettre de ce style : vous êtes convoqué à un entretien avec Monsieur Damiani en vue de votre licenciement économique, tel jour, telle heure ! J’ai demandé à Yvon, mon copain du syndicat, de m’y accompagner. À l’époque, il ne restait plus grand-chose de la section syndicale.

Le patron commence l’entretien par les arguments classiques.

- Vous n’êtes pas sans savoir que l’usine rencontre de graves problèmes de commandes et qu’il n’y a plus assez de travail.

- Mais voyons, c’est faux, mon poste est suffisamment fourni…

- Certes, mais aujourd’hui les temps changent, il me faut des hommes polyvalents qui sachent monter à l’échelle, sur les ponts… bref, je vais être clair, vous n’êtes plus polyvalent, je dois vous licencier !

Evidemment, Yvon lui tient tête et essaie de s’opposer à lui jusqu’au moment où le patron se lâche.

- Ecoutez Lelièvre, c’est simple, je ne vais pas y aller par quatre chemins, je ne peux plus vous supporter ! Vous m’entendez ? Vous ne lâchez jamais sur rien, que ce soit comme délégué, comme ouvrier, et encore pire comme prêtre… À cause de vous j’ai même des problèmes de conscience avec Dieu… j’ai demandé son avis à un cousin prêtre lui aussi… Vous me faites tourner bourrique ! Je ne sais plus comment faire, vous me pourrissez la vie, alors, tant pis pour Dieu, vous êtes licencié, au moins je sauve mon usine !

Fin de la rencontre. Il nous jette quasiment dehors et je rentre chez moi, plus que déçu. Rincé. Et reçois ma lettre de licenciement quelques jours plus tard.

Au nom du père qui se tait

Mais l’inspecteur du travail réagit et envoie sa réponse : il refuse le licenciement ! Le patron fait appel : la demande remonte au ministère du travail. Pendant ce temps-là, je suis payé. À rien foutre.

Deux mois plus tard, le ministère refuse à son tour le licenciement. Le patron ne veut pas en démordre :

- Je m’en contrefiche Monsieur Lelièvre, je vous ai dit que vous ne retravaillerez plus et que vous ne rentreriez plus dans mon usine. Vous avez compris ! De quoi vous plaignez vous, je vous paye… grâce à Dieu ! Mais je ne veux plus jamais vous revoir !

On organise une petite manif. FR3 vient me soutenir. Le maire d’Anzin aussi. Distribution de tracts, comité de soutien ! Je deviens la vedette alors que je suis dans la déprime. Ce sont les copains qui me portent à bout de bras dans cette lutte. Mais rien n’y fait, la situation est bloquée. Finalement, je m’incline.

À l’époque, le comité d’entreprise cherchait un chauffeur pour le bibliobus. Finalement, il y a eu une négociation entre le patron et le secrétaire général de la CFDT. Le patron était prêt à signer n’importe quel chèque du moment que je démissionne à l’amiable. Et il a signé. Un chèque de deux cent mille francs ! Je suis donc parti. Très triste. J’ai fait mes adieux aux copains dés le lendemain. Interdit d’emporter mon pied à coulisse en souvenir. Un contremaître me suivait partout comme un petit chien. Les collègues ont réussi à m’offrir un pot d’adieu en catimini à la cantine en attirant le contremaître dans un autre coin de l’usine.

J’ai failli arrêter également mon engagement de prêtre, refusant les mariages, les baptêmes.

J’ai déménagé au retour de Valenton dans la petite maison où je vis aujourd’hui.

Je me suis replié sur moi-même.

J’étais au chômage, demandeur d’emploi.

Puis il a fallu que je passe un permis de conduire pour le bibliobus mais à l’époque, impossible.

- Vous êtes handicapé, vous ne pouvez pas passer de permis poids lourds Monsieur !

Le boulot m’a échappé. Déconfiture totale !

Je me souviens du respect des amis prêtres ouvriers par rapport à ma décision. Ils m’ont laissé reprendre pied à mon rythme.

C’est grâce à ça que j’ai refait surface. Par l’amitié. Le soutien. Une présence discrète. Je savais que je n’étais pas seul. Je pouvais téléphoner à n’importe qui.

Notre père qui se tait.

Pour moi, Dieu ne se manifeste pas comme miracle.

Dieu laisse les hommes reprendre leurs forces les uns avec les autres.

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Jeanne Marie 03/11/2015 14:24

merci Dominique Sampiero,
quel merveilleux cadeaux ces témoignages ! comme en écho "Au nom du père qui se tait" et les poèmes du prêtre ouvrier René Lelièvre répondent au témoignage de Bernard Cagne, Prêtre-ouvrier à La Courneuve, un insoumis de 1954 (Ed Karthala). Le vertige de notre humble condition face à l'incompréhensible, puis la clarté de la compassion.

Marianne Auricoste 02/11/2015 22:23

C'est un beau témoignage qui devrait nous donner des forces dans l'adversité. C'est aussi ça entrer en résistance et en endurance. Merci pour ce témoignage. Marianne A