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Publié par Sampiero Dominique

Que je t'aime Que je t'aime Que je t'aime

J’ai su que, comment, dans mon carnet de santé, j’ai découvert que je vivais à Chasse Royale avec ma sœur autrefois. Et j’habite là à nouveau aujourd’hui. C’est bizarre la vie, non ?

Petite, j’ai surtout vécu chez mes grands parents, Monique et Alfred, lui était de Denain.

À six ans, nous avons déménagé sur Beuvrages.

On a eu une triste enfance.

Papa fort alcoolique. Méchant avec maman.

Des mauvais souvenirs qui sont restés gravés en moi jusqu’à l’âge de 16 ans.

On était 5 filles. En Mai 68, j’avais 8 ans.

Fallait faire attention à l’argent, à tout.

J’étais triste de voir que mon père levait la main sur ma mère.

L’année de mes seize ans, il a décidé d’arrêter l’alcool.

Avec mes sœurs, on s’interposait. Il jetait ma mère dehors. Il avait la main facile.

On passait la clé de la maison à maman avec une ficelle pour qu’elle puisse rentrer quand papa dormait.

Il travaillait à Denain, à l’usine Citroën. Et ensuite graisseur mécanicien à Sertim.

J’aimais bien l’école. J’étais calme, timide. J’ai eu mon CAP de couture.

On est 5 filles et un garçon.

Mon frère est mort à 38 ans. Il s’est mis à l’alcool après une séparation.

Il buvait et faisait des crises d’épilepsie.

On l’a retrouvé mort avec une entaille de 15 cm à la tête.

La police m’a appelé pour l’identifier à la morgue.

- Oui, c’est mon frère.

J’ai très mal vécu cet instant. En fait, il a voulu mettre fin à sa vie. Il trainait avec les SDF. Sa femme était infirmière à l’Hôtel Dieu.

Je viens de retrouver leur fils par Facebook. Julien. Il prend mal le fait que sa mère lui ait caché des choses. Il m’a demandé de voir des photos de son père. Et depuis il a rompu avec sa copine. Mais je n’en sais pas plus. Pour l’instant, il a retiré la photo de son couple avec son fils.

Julien, je l’ai connu tout petit, il marchait encore à 4 pattes.

Que je t'aime Que je t'aime Que je t'aime

Toute petite, avec mes grands-parents, ça allait bien.

Mon père est d‘origine Suisse Allemande.

Pendant la deuxième guerre, il s’est réfugié en Suisse chez un ami de sa maman.

Je me suis toujours bien entendu avec les parents de ma mère, François et Françoise.

François était brocanteur. À l’été il retapait des meubles sculptés. Il n’avait plus d’ongle à ses doigts. Colombophile aussi. À l’hiver, il empaillait des animaux. Taxidermiste, c’est ça ? Par exemple des écureuils. Un jour, il a même empaillé son chat Pompon. C’était une vraie passion pour lui. Il me montrait comment il pratiquait. Ça m’intéressait.

J’ai été élevée là, dans la maison. On vivait tous ensemble dans la ferme à Hasnon.

Avec le recul, j’ai l’impression que c’est à cause de la violence de mon père qu’on vivait la plupart du temps chez mes grands parents.

Pourtant mon père, je l’estimais bien. En vieillissant, je me confiais plus à mon père qu’à ma mère. Je ne sais pas pourquoi. Il savait m’écouter.

Quand j’ai eu mal au ventre, à 13 ans, c’est mon père qui m’a dit tout simplement :

- C’est normal, tu vas devenir une demoiselle !

Il a arrêté de boire en 76 et il a fait une cure à Saint Amand : de son propre chef.

Après mes études sur Beuvrages pour mon CAP de couture, j’ai décidé d’aller en Belgique comme fille au pair pendant 5 ans.

Ma mère m’a demandé pourquoi.

Parce qu’il n’y avait pas de travail en France.

Mon père était content pour moi.

Pas beaucoup de souvenirs de l’enfance.

Par exemple j’ai retrouvé une photo où j’ai une coupe au carré.

J’ai aussi des photos de Papa ou maman bébés. Mais rien de nous.

Moi, c’est Brigitte ensuite, il y a Elisabeth, Marjorie, Zaraïne-Rika comme la chanteuse, mon père l’admirait et il a inventé ce prénom.

Mais j’ai beau cherché dans les archives de la famille, rien, aucune photo de nous bébés. On s’est posé la question. Moi j’ai des photos de mes enfants à la naissance sur mon portable. Peut-être qu’il y en a eu et que maman ne les a pas gardées. Quand je l’ai interrogée, elle ne m’a jamais répondu.

Que je t'aime Que je t'aime Que je t'aime

Je suis tombée amoureuse à l’âge de 20 ans quand je traversais la frontière belge à Chimay.

En allant à la discothèque, la Barkadjac, j’ai rencontré Pascal. On a sympathisé. Il était à l’armée. Il était ami avec un garçon italien qui a épousé une de mes copines d’école. Son père était mineur.

Quand j’ai décidé de fêter mes fiançailles, l’année suivante, je suis tombé malade, je ne mangeais plus, j’étais maigre. En fait, j’étais enceinte de 4 mois. Sa mère qui était intuitive nous disait :

- Je pense qu’il y aura des petits pieds avant le travail.

Ça voulait dire qu’on aurait un enfant avant que Pascal trouve un emploi.

On avait le même âge et on était Gémeaux tous les deux. Mais il avait un caractère sévère. Quand il disait non c’était non.

Et il n’a pas accepté ma grossesse.

Il a continué de me parler jusqu’à six mois de grossesse.

Et, du jour au lendemain, je ne l’ai plus jamais revu.

Je m’en suis rendue malade.

Virginia est née le 1 mars 1982. Je suis restée seule avec elle. On vivait chez mes parents. Ensuite, j’ai pris mon indépendance.

Plus tard, Pascal a regretté ce qu’il avait fait.

C’est bizarre la vie. Virginia à 18 ans cherche une voiture, elle vient d’avoir son permis. Elle note un numéro de téléphone sur une petite annonce. Quand elle appelle la personne, cet homme se présente. Et incroyable hasard, c’est son père.

Quand ils se rencontrent pour conclure l’affaire, ils savent l’un et l’autre qu’ils sont père et fille.

Ma fille a toujours gardé une photo de son père dans une boîte, une boîte à secrets. Un coffret à bijoux en forme de petit chalet et quand on ouvrait, il y avait une petite danseuse qui tournait sur une chanson de Mireille Mathieu : une histoire d’amour.

Que je t'aime Que je t'aime Que je t'aime

À cette époque, on allait chercher à la poste le catalogue de la Redoute avec un petit coupon qu’on recevait par courrier.

Et ma mère Monique insista ce jour-là pour que j’y aille.

Dans le parc de Beuvrages, Le Fénelon, il y avait beaucoup de monde et un jeune homme qui promenait souvent son chien, un berger allemand. Il s’est avancé sur nous comme s’il nous connaissait et a ouvert la conversation :

- Bonjour, vous allez bien ?

- Oui, ça va, merci, mais on ne se connaît pas il me semble !

- Votre mère, oui.

Je me suis dit aussitôt, ma mère a comploté quelque chose mais je suis restée polie et j’ai répondu.

- Enchantée.

- Vous passez souvent dans le parc ?

- Oui pour le tiercé.

Comme j’étais fille mère, j’étais assez timide. Et quand on est rentrée, ma mère a tout de suite vu ma mine renfrognée.

- Vous en faites une tête les filles !

- Oui et ça ne ma plaît pas que tu abordes les gens à ma place pour me caser. Je suis fille mère et je veux le rester !

Puis les années passent. Ma sœur travaille à la Moutarderie de Rennes et c’est là qu’elle rencontre celui qui deviendra son mari, Thierry, avec qui elle aura 3 enfants, deux garçons et une fille.

Or et par le plus incroyable des hasards encore une fois, Thierry était le frère de Gérard, le garçon au berger allemand.

Thierry vient souvent à la maison. Puis ils sont fiancés. On ‘est invité chez eux et c’est là que je tombe nez à nez avec Gérard. Mais je suis mal à l’aise et je reste sur la défensive. Gérard veut prendre Virginia, ma fille, dans ses bras mais je refuse. Et je coupe court une deuxième fois à cette rencontre

Enfin ma sœur se marie un jour d’Avril, la vieille du Lundi de Pâques et c’est pendant la cérémonie que je revois Gérard pour la troisième fois. Mais avec l’ambiance de la fête, je suis plus détendue et on sympathise. En fait, j’apprends qu’il est en instance de divorce avec 3 enfants. Moi je lui précise que je suis fille mère et que je vivais avec Virginia dans un F2.

Son ex femme me cherche des histoires. Jusqu’à des menaces de mort. Mais ses parents un jour m’appellent au téléphone pour qu’on s’explique. Ils m’adoptent dans leur famille et j’accepte les fiançailles. Puis le mariage, le 17 Décembre 1983.

Que je t'aime Que je t'aime Que je t'aime

Gérard était fan de Johnny Hallyday et de Daniel Balavoine. Il travaillait à Vallourec et mordu de pêche à la carpe. Fan de formule 1 aussi.

On n’avait pas les mêmes goûts, 5 ans de différence, mais on s’entendait bien. Il aimait faire la cuisine, de bons petits plats.

En Février 2014, je suis tombée enceinte de Pauline.

Je mettais des CD sous cadre avec la photo de Johnny en cadeau à ses anniversaires ou pour la fête des pères.

Il connaissait par cœur ses chansons et même il chantait aux fêtes ou anniversaires de mariage.

J’étais heureuse avec lui. J’étais femme au foyer.

On vivait à Onnaing dans les corons avec un grand jardin et deux bassins.

Puis Aurélien est né.

Gérard aimait s’occuper des enfants. Il a toujours participé aux études. Aux fêtes d’anniversaire.

Il trouvait mal cet homme qui m’avait plaquée et n’avait pas reconnu Virginia.

Je me souviendrai toujours, le jour de mon mariage, à la mairie de Beuvrages aujourd’hui détruite par un incendie, le maire tout à coup, à la fin de la cérémonie, m’annonce comme ça, sans prévenir :

- Il y a d’autres papiers à signer Madame, les voici !

En fait, Gérard m’avait fait la surprise. Il avait reconnu Virginia !

On a vécu 25 ans de mariage avec des hautes et des bas mais quand même du bonheur.

Et puis Gérard a fait un premier infarctus à Onnaing, le jour de la fête des mères. Aurélien avait 11 ans en 2000.

Le jour de la fête des mères, donc, je m’en souviendrai toujours, il avait regardé le grand prix de formule 1. Alain Prost avait gagné. Ensuite Gérard est monté faire la sieste. Et ça s’est passé très vite. Il est redescendu à genoux et tout pâle, c’est ma fille Virginia qui a crié :

- Mais tu ne vois pas qu’il fait un infarctus !

On a appelé les pompiers et dés qu’il a vu le SAMU, il s’est enfui dans le jardin. Il a fait 4 autres infarctus dans le camion des pompiers pendant son transport à l’hôpital.

À partir de là, il s’est mis à boire. Comme il faisait les postes de nuit, il a demandé son changement et a travaillé de jour.

En réalité, l’infarctus luis a remué de mauvais souvenirs : le décès de son père, de sa mère. Et son frère Thierry qui s’est pendu en 99, on n’a jamais su pourquoi. Il avait 38 ans. Ma sœur ne veut pas en parler.

Cette année-là, 199, c’est la loi des séries : en Janvier, Thierry se pend. En Février, mon frère Patrick, en passant un IRM, meurt brusquement d’un arrêt cardiaque. En mai, idem, mon beau-père décède d’un infarctus aux côtés de sa copine.

Le deuxième infarctus de Gérard, c’est en 2006. Je travaillais à l’époque à la pharmacie, et ce jour-là, je sortais d’une petite opération. On avait commandé une belle voiture, une Ford Focus Bleu ciel. La voiture devait être livrée bientôt mais quand il est venu me chercher à la clinique du parc, il m’a fait croire qu’elle n’était pas prête. C’était faux, il m’a fait la surprise et la belle Ford m’attendait sur le parking. Mais ce jour-là, Gérard avait mauvaise mine. Il était blanc et en sueur.

La semaine qui a suivi, il a eu beaucoup de boulot avec EDF. Et ce matin-là, vers 6h15, je l’ai senti se lever. Il a laissé son portable sur la table puis s’est recouché brutalement dans le lit. Quand j’ai ouvert la lumière, il était raide, les yeux révulsés.

Les pompiers sont arrivés en premier. Le cœur est reparti. Puis a lâché à nouveau. A cet instant précis, je savais que s’il s’en sortait, il resterait paralysé.

Les jours qui ont suivi, j’étais ailleurs. Dans un autre monde. Sous le choc. Je ne mangeais plus. J’ai eu le soutien de mes enfants pour m’en sortir. Aurélien. Stéphane, le mari de Virginia.

L’enterrement a été organisé par nous. L’abbé nous a demandé de choisir 3 chansons.

Dans le cercueil, Aurélien avait placé la canne à pêche toute neuve qu’il lui avait offerte pour la fête des pères.

Gérard est parti habillé avec un costume de son père.

Les enfants du premier mariage ont déposé des dessins et des fleurs.

Pas de photo. Moi, je ne voulais pas qu’on mette des photos. Je suis fort croyante. On dit : il est parti mais en fait il est toujours là.

Je préférais qu’il parte avec ses souvenirs. Qu’il parte paisible. Vous comprenez, des photos, ça fait mal au cœur.

Je lui ai accroché sa chaîne plaqué or, je t’aime, à son cou, offerte à la Saint Valentin. Et une photo de Johnny. Que Johnny ! Une vraie photo que j’avais rachetée à un vigile.

Diego avait fait un dessin à son papy.

Comme on garde le corps 5 jours, le cercueil est ensuite refermé par les pompes funèbres qui ensuite viennent le chercher pour l’église d’Anzin où j’avais préparé un grand drapeau, trois mètres sur trois, avec le visage de Johnny.

Puis j’ai couché le drapeau sur le cercueil de Gérard avec une couronne de roses rouges par-dessus.

Trois chansons ont accompagné la messe.

Si tu pars.

Ça commence comme ça, je crois :

Si tu pars
Je veux que la terre entière se couvre de brouillard
Et que le silence s'installe dans les villages
Que plus rien ne bouge en vie et sur les plages
Qu'on n'entende que le vent
Qui hurle, qui crie, et qui comprend
Si tu pars
Je veux qu'on brûle les violons et les guitares
Qu'on renvoie les musiciens et les poètes
Qu'on oublie Noël et tous les jours de fête
Qu'on exile les oiseaux
Que l'on bannisse ce qui est beau…

Après je ne sais plus.

La deuxième chanson, euh, je crois que c’était

M’arrêter là.

Un jour où l'autre, m'arrêter là.
Trouver les mots,
Trouver l'endroit.
Prendre le temps
D'être avec toi
Seul et autant
Que tu le voudras

Et comme jamais, jamais
Ouvrir les yeux
Revivre après,
Mourir un peu.
Dire "je voudrais, je voudrais",
Pour dire "Je veux"
Et "Je m'en vais",
Pour "je m'en veux"
M'arrêter là,

Puisque c'est mieux,
Puisque c'est là,
Devant mes yeux.
Souffler la vie

Et la troisième, je ne me souviens pas du titre, attendez, je vais demander à mon fils, Hein Aurélien, tu te souviens des chansons à l’enterrement de ton père, il va nous le dire, il les a sur son portable, oui, c’est ça, si tu pars, m’arrêter là, et la troisième, c’est la troisième qui me manque, ah oui, c’est ça : Trouve-moi des mots.


Chaque seconde de toi

C'est le temps qu'il me reste
Et chaque geste qui compte
Est perdu cette fois
Il ne restera que des ombres
Sous un drap qu'on soulève
Il n'y aura plus de mots
Pour s'engueuler tout bas

Bien sur les gens pour parler
Et puis mon temps pour couler
Puis ce matin... ce réveil
Et toi qui n'est plus là

Qu'est-ce que je fais de moi
Trouve moi des mots que je comprenne
Trouve moi du temps pour que j'apprenne
À vivre comme ça…

 

Beaucoup de gens ont pleuré
Quelqu’un a lu un poème qu’on avait écrit ensemble.

J’avais les lèvres qui tremblaient, je n’ai pas eu la force de lire.

Plein de monde.

Tous les gens de Vallourec. Tous ses copains.

L’église était trop petite.

Voilà.

Un bel enterrement.

Pour lui dire qu’on l’aime.

Je t'aime Gérard.

Que je t'aime Que je t'aime Que je t'aime

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Lelièvre 06/09/2015 19:01

Merci Dominique ! Quand on croise quelqu'un dans la rue, on imagine pas toute la vie avec son poids de joie, de tristesse qu'il y a dans cette personne. Oui, merci de nous en faire souvenir et de nous rappeler en voyant les gens que chacun est respectable et que leur vie pèse dans l'histoire de notre monde.

louisiane 06/09/2015 10:54

Emouvant récit de cette femme.

T 05/09/2015 21:14

j ai l 'impression que l 'on m a volé ma vie . de part et d'autre du monde combien de personnes ont ce sentiment d' impuissance . Le fait d'en avoir conscience permet il de vaincre l'adversité ?
lentement malgré toute cette rouille, non seulement est il possible d' en éviter son tétanos sournois? mais en plus en y mettant toutes nos forces aperçoit on enfin le rayon de soleil prometteur d' un peu de respect bien mérité. T

T 06/09/2015 14:44

MERCI mais non - quand je dis ma vie: c est un terme générique - Votre travail est vraiment formidable et à encourager - T

SAMPIERO Dominique 06/09/2015 09:25

Je ne sais pas qui vous êtes puisque vous signez de la lettre T. Mais je peux vous affirmer que Brigitte qui raconte cette histoire es heureuse d'avoir fait ce bout de chemin avec moi. Qui vous a volé votre vie ? Voulez-vous faire également un bout de chemin sur ce blog avec moi et me raconter votre histoire ? Bien cordialement.