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Publié par Sampiero Dominique

Lettre à celui qui a renoncé ( 2 )

   Mais tu sais, j’aime ta peur. Je l’aimais avant que tu t’enfuis. Et je l’aime aujourd’hui. Car ta peur est intacte. C’est ton âme la plus précieuse. Et si elle n’a pas bougé, c’est parce qu’elle t’attend. Quand je dis « âme », je parle du pur instant sur tes muscles, sur ta chair, partout où tu passes, le souffle de ta transparence en quelque sorte. Une commotion, un soulèvement. Tout ce qui traverse ton épaisseur pour en faire un espace.

* * *

   Tu as construit une prison à ton inquiétude dans la forteresse de ton corps. Ton buste, ton ventre, tes bras et ton dos se sont épaissis pour l’emmurer. Tu as cloué tes mains en dehors de ta mémoire. Ton regard fait comme si. Nul n’a compris ta complicité avec le vide et comment ton cœur lutte pour que rien ne rentre ni ne sorte.

* * *

   Je t’écris mon ami de papier comme à une fauve présence sans corps, dévorant la dévoration qui m’incline ici dans le boisé de ta neige, braconné de l’intérieur par la fougue de sel et de menthe, brûlé aux poignets, aux mains puis au contact de ma paume sur le papier par tout ce que tu dis, tout ce que tu ne dis pas, incantation glissée contre mon palais et qui ronge les liens, dénoue ma parole vers toi dans le remugle des mots, enrobant ma langue au fourreau de ton refus pour jouir de l’ici sur mes lèvres.

* * *

   Sous mes pieds, une terre liquide bat en cœur irradié. Au loin, le vide tient les étoiles au-dessus de nos têtes comme une guirlande de noël. Et pourtant nous marchons comme si rien ne bougeait. Nous parlons comme si nous étions sûr de tenir la chienne de nos paroles en laisse à nos pieds.

* * *

   Ta bien-aimée s’est blottie dans le creux où s’est éteint votre amour en même temps que ton odeur. En bon maçon, tu as condamné portes et fenêtres. Tu as laissé moisir les fleurs sur le bouffant. Tu n’habites plus chez toi mais dans un lointain qui fait la sourde oreille à ta douleur. Tu n’es pas mort, c’est pire. Tu vis à côté. Sur le trottoir d’en face. Les gens qui te croisent te sourient. Tu leur rends cette grimace qui sauve le bien-être de ton coma. Terre et ciel te recouvrent d’un silence qui leur ressemble, large et obscur. Quand tu pleures, l’eau de tes yeux apaise ta soif devenue muette.

* * *

   Je t’écris mon frère, mon inconsolé, pour mordre l’étoile blanche de la page, lui faire soupirer la vastitude dans le suintement de ses bouffants et de ses rives, avalant mes sanglots comme des perles, des nacres tremblantes, giboulées de chagrin oubliés. Quelque chose près du souffle s’enroule à tout ce qui passe. Puis je crache ce moi d’aurore inquiétante et vague. Un peu de corps me revient en guise de chair couchée sur la prairie dans le déboulé de mes enfances d’herbe à sureau. Plus rien des frondaisons ne m’ignore et je pense enfin à ce nous intime des avoines et du colza.

* * *

   J’écris à la cigogne de tes yeux emboîtée à mes voyages de chaise et à ton rire quand je m’égare dans des images de bateau ivre, forcément ce sont des lettres blanches. Des coups de couteau pour trouer le vide, lui faire la peau doucement, le saigner. Et il saigne à l’état de semence dans le livre.

* * *

   J’écris à la patience de tes caresses et de tes crimes, allume sur la table en châtaignier des étoiles de silence comme des bougies de cire chaude sur le grain de ta peau. Des clignements ou complicités de paupières, petits miracles, demi-sourires, à l’intérieur, pour fermer les yeux et voir clair enfin. Des embellies. J’y couche le meilleur de moi-même et de mon regard. À force, je vois les choses telles que je les écris et cette coïncidence devient quasi miraculeuse. Entre mes phrases, les dieux se signent avant de mourir.

* * *

   Un peu de présence revient vers toi. Mais c’est furtif. Tu tournes très vite la page pour ne pas fléchir. Tu cherches ton pareil dans tout ce qui se tait sans s’émouvoir. Ta vérité est une sainte enfermée dans le huis clos de ta crainte. Tu as caché les clés dans tes rêves. Mais sais-tu de qui, de quoi tu as peur ? Qui s’est effrayé en toi ?

* * *

   C’est dans ta bouche, du silence mélangé à la salive, entre les dents et le muscle de la langue, c’est dans cette grotte humide du sexe de nos lèvres qu’un peu de parole prend corps, fourmille, ruisselle, avant de descendre par les épaules dans les muscles du bras, de l’avant bras, pour finalement mourir en silence sur la page entre les doigts de l’encre écrite pour trahir. Dans ce trajet du haut vers le bas, de l’humide vers le sec, de la nuit rouge vers la nuit blanche, se joue un désastre silencieux puis un écart entre lui et nous, une page où le mot imprononçable nous épargne enfin de tout ce qui pourrait nous anéantir, ne serait que l’espace d’une ombre entre le mot et la phrase.

* * *

   Je t’écris et j’entre dans tes pensées, dans ton silence aussi, dans le scintillement de tout ce qui te dérobe à l’ici. Ce qui s’invente dans cet élan attend ton oui, ouvre la sève entre tes lèvres, là où me glisser et me dissoudre règnent en fruits sur ce néant.

* * *

   Les murmures sont des oiseaux aveugles qui n’ont jamais fini d’épeler le silence et qui se cognent aux vitres du rêve de toi plus sûrement que mourir.

* * *

   L’ébloui que tu es a fermé les yeux pour oublier. Au fond de tes pupilles ouvertes, ce que tu vois parle à voix basse de l’histoire dans laquelle tu as enfermé ta vie.

 

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