Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Sampiero Dominique

Lettre à celui qui a renoncé ( 1 )

 

« Quelque chose m’a murmuré que de la langue essayait de sortir des corps de tous ceux que l’on bâillonne dans leur inutilité. »

* * *

   Je t’écris. Chaque jour qui passe, je t’écris. Chaque matin, chaque nuit, j’écris à toi, à toi seul. À chaque frisson de lumière. Tu comprends ? Je t’écris à chaque éclosion de l’instant tombé en poussière dans ton pollen. Réglant mon allure sur mes manques, mes maladresses, mon aveuglement. Ma grande capacité à l’oubli.

   Je ne sais rien sur ton existence à part le mystère qui m’attache à toi.

   J’écris à une tendresse qui n’existe pas, végétale et suppliante, celle, transparente et invisible qui m’écoute, aux abois, dans l’attente inouïe du manque, assise et blottie contre moi sur la chaise où je meurs à petits feux, âme des hautes herbes brûlées par le soleil.

* * *

   Certains s’endorment pour ne pas souffrir. C’est ce que tu as fait. Ton sommeil dure depuis trop longtemps. J’entends le grésillement de ton ennui entre tes mâchoires. Tu rumines ta présence au lieu de vivre. Pire. Tu as allumé un brasier et tu t’es enfui, effrayé. Comme un enfant découvrant trop tôt le pouvoir qui couvait entre ses mains.

   Ce feu, je l’entends crépiter sous tes pas. Il sème ton silence comme un souvenir. Ton sang s’est jeté sous un train et ton regard parle de tout pour donner le change. Un chien t’a mangé la moitié du visage et tu lui caresses le dos. Au terme du remous, je crains que ton esprit s’arrache de tes yeux et que tu cries tout ce que tu gardé de force dans tes pupilles.

* * *

   Mes mains creusent un lit dans la page, inventent des caresses, des étreintes mordantes, insensées, pour ta douleur, et dans le déboulé des phrases, déposent ma chair en amande sous le ventre d’une justesse tremblée comme la lumière des flammes.

   Que parle de toi le poème triste et froid comme une pensée morte sur la page. Qu’épargne-t-il en son sein de papier de la chaude présence du sang en éveil ?

   Qui a fermé les yeux de la fougue endormie en toi, blessée, recroquevillée dans ta chair comme un livre de pierre clos sur lui-même ?

   Entends-tu ce chant qui vient vers toi du plus loin de moi ?

* * *

   La nuit, moi, j’entends du bruit dans le silence. Le vide prend corps et remplit chaque objet d’une poussée vers l’intérieur. Je sens mes chairs s’écarter puissamment du centre où je crois être vivant et penser le monde. Cet ultime instant de conscience monte plus fragile que la tige des fleurs en plein soleil. Entre mon front et mes pieds, une poussée cherche autre chose que ma conscience. Rejoindre serait le mot qu’il faudrait poser à cet éclair qui m’oblige à rester les yeux ouverts à l’instant où tout le monde préfère raisonnablement dormir. Mais rejoindre quoi qui vers où justement. Joindre à nouveau les deux bouts, les deux extrémités de ma pensée, celle où je pense et celle où je suis pensé. Joindre la pensée qui pense sans moi dans mes rêves, dans les livres alignés sur les étagères ou dans le chant stupide de cet oiseau qui, à force de piailler, va se faire dévorer par le chat maigre des nuits noires.

* * *

   De l’obstination est enfouie dans ce silence que j’épouse la nuit comme le froissement d’une étoffe autour d’un corps absent. Le saint suaire de la langue se souvient de la lumière entrée dans ses yeux pour forcer le premier mot. De l’éblouissement et de la brûlure. Le saint suaire de toutes nos enveloppes connaît la résurrection innommée de la langue en elle-même.

   Les yeux cloués à cette distance entre moi et l’objet, je ne vois rien que le manque entre le vide et mon regard, là où je glisse doucement pour laisser neiger ma pensée et mon esprit se fondre à la lumière cachée entre les veines du bois de la table en châtaignier, sous la lampe qui les scrute comme une sainte aux yeux baissés.

* * *

   La nuit, j’entends du bruit dans le silence, un frôlement au cœur de l’herbe qui pousse. Ça veut sortir et ça s’entend. Peu importe le sujet qui se déplace et me bouge dans mon immobilité mortelle vers un peu plus de conscience. Je suis là comme on dirait adieu, je pars.

* * *

   Puis la lumière revient. Le matin s’étale orgiaque, éclaboussant les fenêtres de sa lumière conquérante.

   Apprivoisé mon passage s’est tu. Porte refermée brutalement sur mes pas. Faisant barrage à la lumière par des remparts de mots, chardons, orties, fourrés debout des phrases. J’écris comme si je parlais à un mort. Ça coule devant pour me dire qu’aller plus loin est devenu un geste nécessaire, une sortie du coma.

* * *

   Des chiens crèvent la chaude haleine des rues par leurs aboiements et toi, tu les fais taire dans la poussière des comas de paille et d’été. Ou sur le bois mouillé des granges et des greniers de ton refoulé, là où ils lèchent leurs blessures.

   Je bois ton ombre à perte de vue dans ce pays où chaque mot tient lieu de blessure, toute syllabe ouvrant le souffle au corps d’amour, à des furies déchirantes et faillibles, à des écumes de salive au miel houblon des ruches. Le flux du monde glisse de ta poitrine vers la mienne.

 

Lettre à celui qui a renoncé ( 1 )

Commenter cet article

t 25/09/2015 00:41

saoule par des mots qui se veulent plus que des mots la souffrance est indemme endemique et sans orthographe

Frédéricque Fabre 20/09/2015 14:13

Est-ce vrai que l'on peut parler à l'auteur de ce texte? A quelqu'un qui est capable d'écrire avec une puissance pareille? Je n'aime pas les écrits qui parlent d'amour, les écrits intimistes qui parlent de soi, de chagrin ... mais celui-ci m'a emportée dans la nuit, dans le jour revenu, dans la suffocation d'un manque où j'ai reconnu d'anciennes sensations. Merci, vraiment.

sampiero 20/09/2015 19:36

Merci Frédérique. Je suis certes l'auteur de ce texte mais aussi toutes les personnes de ce quartier. C'est parfois leur douleur et leur courage à rester debout et vivant qui me dictent ces lettres à leur silence.

louisiane 16/09/2015 10:15

super tout simplement

sampiero 20/09/2015 19:35

Merci Frédérique. Je suis certes l'auteur de ce texte mais aussi toutes les personnes de ce quartier. C'est parfois leur douleur et leur courage à rester debout et vivant qui me dictent ces lettres à leur silence.

sampiero 16/09/2015 12:24

Merci Louisianne. Merci de ta gentillesse et fidélité au blog. Je suis heureux que ce texte te parle. J'ai parfois la crainte de passer à côté des habitants avec ma poésie. Mais j'essaie quand même. Je suis touché de ton petit mot... à bientôt. Tu devrais venir à notre atelier théâtre...