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Publié par Sampiero Dominique

Au nom du père qui se tait

Troisième partie

 

J’ai toujours pensé que

les prêtres ouvriers

étaient

des gens dangereux

Au nom du père qui se tait

Je suis arrivé en 74 dans le Nord. Ordonné prêtre en Juin, débarqué dans la région en Septembre. Au boulot en Novembre.

Fraiseur dans les ateliers centraux des houillères.

J’avais déniché une annonce dans le journal comme manœuvre aux glaces de Saint-Gobain à Aniche.

Et en m’y rendant, je me suis perdu comme toujours.

Je suis entré par le premier grand portail qui s’est présenté à moi.

Et j’ai précisé à un type de l’accueil que je venais pour l’annonce et un boulot. Il m’a répondu :

- C’est pour le jour ou pour le fond ?

- J’en sais rien, allons-y pour le jour.

- Ah dommage, on ne trouve pas de Français pour le fond !

C’est là que j’ai enfin compris que c’était les Houillères. Coup de bol énorme : ils recherchaient un fraiseur pour les ateliers d’Aniche !

 

Les ateliers d’Aniche ont fermé en 81. Ensuite, j’ai été muté à Anzin. Jusqu’à mon licenciement en 2000.

Au nom du père qui se tait

Mon premier souvenir, c’est que je ne connais RIEN. Je ne connais pas le Nord. Et je n’ai jamais travaillé en usine. J’ai tout à apprendre.

Je décide de m’écraser, de jouer profil bas, et de ne pas dire qui je suis. J’ai un copain de l’équipe qui a été licencié de Fives-Cail à Denain car il n’avait pas déclaré qu’il était P.O, prêtre ouvrier, à l’embauche. Il a porté plainte pour licenciement abusif et a gagné.

Ça a fait jurisprudence dans la région  avec des conséquences imprévues. Ça a servi aux femmes enceintes à l’embauche qui cachaient leur état et qui étaient virées ensuite. Cela signifiait que désormais on n’avait pas à parler de sa vie privée à l’embauche. Comme quoi, les P.O, ça a servi à quelque chose ! ( Rire )

Donc j’ai tu pendant 10 mois ma condition de prêtre.

Dés le jour de mon essai, j’ai eu des coups de pouce des ouvriers que je ne connaissais même pas. Ils m’aidaient pour que je réussisse mon essai. Dés que le chef avait le dos tourné, ils prenaient les manettes de la fraiseuse à ma place pour les passes délicates. C’était mon premier contact avec les ouvriers du Nord : la solidarité !

Au nom du père qui se tait

J’ai  découvert petit à petit le milieu. Je n’ai pas été trop dépaysé. Car les Houillères du Nord et le Textile de Laval avaient la même organisation d’ensemble. Monde clos sur lui-même. Paternalisme du patronat.

Mais j’ai eu la volonté de devenir l’un d’entre eux. De me faire accepter totalement. Je participais aux conversations. Petit à petit, je suis devenu leur copain. On travaillait par poste : une semaine l’après-midi, une semaine le matin.

Par tradition, ce qui était sympa, c’est que le copain du matin essayait toujours de prendre de l’avance sur le travail pour que l’équipe de l’après-midi ait un peu de temps libre pour souffler, se reposer, boire un coup. J’ai même joué aux boules, une fois, dans l’atelier.

J’étais avec Bernard sur la machine.

Les copains ont tout de suite vu, quand j’ai été embauché, que j’avais des trous dans mon C.V. Evidemment, j’avais escamoté ma formation de prêtre. J’ai dû raconter des histoires.

- Je suis de Laval. J’ai travaillé de ferme en ferme pour gagner ma vie. Je ne peux pas vous montrer de contrats avec les fermiers, c’était un accord oral. Puis, j’en ai eu marre de ces petits boulots. J’ai décidé d’apprendre un métier et de venir m’installer dans le Nord !

Tout le monde était très étonné de mon histoire. Et que quelqu’un aie envie de s’installer dans le Nord !

Au début, les copains en profitaient pour parler patois et me mettre dans l’embarras.

- Eh gamin apporte moi enne caillère !

Je leur tendais une cuillère. Alors que ça signifiait chaise en patois ! Je passais pour un con et ils se marraient.

- D’où c’est que tu restes ?

- Ben je reste devant ma machine !

Ils se marraient de plus belle. Ça voulait dire : où est-ce que tu habites ?

Au nom du père qui se tait

Un jour, un gars de l’atelier, Émile, vient me demander si j’accepterais d’être délégué du personnel. Je n’ai jamais compris pourquoi. Lui, était délégué des Houillères et nous, les plus jeunes, on était embauchés par la GMT, une filiale des Houillères. On n’avait donc pas le même statut. Ça programmait la disparition progressive des Houillères.

- Je vois que tu parles beaucoup avec les gars, ça serait bien que tu te présentes.

- Tu sais Émile, je suis là depuis moins d’un an, je préfère attendre !

Mais le contremaître qui avait repéré le manège entre Émile qui était connu comme délégué et moi, est venu m’interpeler. C’est une histoire que je raconte dans mon roman : Toujours debout. Ce contremaître avait la manie de se frotter les mains en parlant.

- Dis donc, qu’est-ce qu’il t’a raconté Émile.

- Rien. Juste bonjour.

- C’était long pour un bonjour.

- Ah bon !

- Tu sais, je vais te dire une bonne chose une fois pour toute : tu n’as pas besoin du syndicat pour avoir de l’avancement. Crois-moi !

 

Au nom du père qui se tait

Les copains, petit, à petit, je ne sais pas vraiment pourquoi, se confiaient souvent à moi, peut-être parce que tout simplement, je prenais le temps de les écouter, par exemple, ce gars pas encore marié qui m’avouait : ça y est, j’ai rencontré une fille, mais je ne sais pas si je vais faire l’amour avec elle.

J’étais gêné parce que je savais en contrepartie que je leur cachais une partie importante de ma vie.

Tant et si bien qu’un jour, je décide de tout dire à Jacques, devant la machine à café, après quasi un an d’usine. J’avais tu ma condition de P.O car il y avait un contentieux assez fort entre l’Église et les ouvriers des Houillères. Les Houillères utilisaient la pratique du culte comme condition de promotion et de soumission. Et puis, je voulais d’abord me faire accepter pour moi-même, comme ouvrier parmi eux.

- Tiens, au fait, je ne sais pas si tu le sais Jacques, mais je suis prêtre !

- Quoi ?

- Je suis prêtre !

- C’est quoi ça ?

- Ben je suis curé !

- C’est pas vrai, tu blagues René, c’est pas possible, tu travailles avec nous, tu n’es pas dans une église, voyons !

- Non mais je suis prêtre ouvrier.

- Tu plaisantes ! Montre-moi des papiers qui le prouvent !

Et j’ai continué à l’annoncer comme ça à mes copains les plus proches. Et le bouche à oreille à fait le reste. Un jour, Guy s’avance vers moi et me balance sans transition :

- Au fait, t’es un vrai curé ?

- Oui, bien sûr.

- Donc tu peux célébrer les mariages ?

- Ouais pourquoi pas... ça peut se faire...

C’est comme ça que j’ai marié Guy et Marie-Claude. Ce jour-là, il a failli y avoir des crises cardiaques. Tu t’imagines ! J’étais à la porte de l’église avec mon étole et mon aube blanche. Et j’entendais des copains qui murmuraient : mais je le connais ce type ! Ce jour-là, toute l’usine a su que j’étais prêtre.

Le lundi matin, c’est curieux, beaucoup de gars qui ne me disaient pas bonjour d’habitude sont venus me serrer la main. D’autres m’offraient une cigarette.

- Tu nous aurais dit que tu étais prêtre au début, on ne serait pas devenu copains comme on l’est devenu.

Mais pour moi, ce n’étais pas une stratégie. Juste une volonté de devenir l’un d’eux.

Les contremaîtres aussi ont réagi.

- Comment on va t’appeler maintenant, Lelièvre ou Monsieur le Curé ?

- Faites comme avant messieurs.

Le patron a même décroché son téléphone pour contacter l’Évêque de Cambrai.

- Qu’est-ce que c’est que ce prêtre dans mon usine, sa place est dans une église, non ?

L’Évêque ne s’est pas affolé et a soutenu mon action.

Au nom du père qui se tait

J’ai été élu délégué du personnel peu de temps après. La majorité était C.G.Tiste dans les Houillères. Suite à mon élection dans l’usine, la majorité a basculé CFDT.

Ensuite s’est enchaînée la vie habituelle des ouvriers avec des conflits, de l’amitié, des bagarres et des débrayages.

Je me souviens d’un clash assez puissant avec un ingénieur. On avait organisé un débrayage. Les patrons au niveau national avaient signé un accord pour les échelons P1 P2. On avait demandé une heure d’information payée pour expliquer aux ouvriers cet accord nouveau. Ça a été refusé. Débrayage ! L’ingénieur, un certain Monsieur Godeville, m’a pris en partie en disant.

- Ça veut dire quoi ! Vous vous rendez compte ! Vous avez mis mes gars en danger ! À cause de vous, ils vont perdre une heure de salaire !

- On n’est pas « vos gars » !

- Qu’est-ce que vous voulez dire en jouant sur les mots !

- On ne vous appartient pas !

Le ton a monté. Ça criait dans l’usine. Je lui tenais tête et je lui ai hurlé dessus. Les copains étaient surpris de me voir dans un tel affrontement avec un ingénieur. Et contents en même temps, fier de moi, je crois.

 

 

Au nom du père qui se tait

Pour continuer sur le registre PO, je n’ai jamais mis la conversation sur Dieu avec les copains. Ce n’est jamais moi qui en aie parlé le premier. J’avais décidé ça. Je ne suis pas là pour les convertir. L’église voulait le contraire. Je préférais être avec eux et leur faire sentir que leur vie était importante. Notre avenir de tous les jours était entre les mains de ces ouvriers.

Beaucoup me posaient des questions sur le rôle du prêtre dans la société. Ou sur Paul VI, ses déclarations sur le mariage ou la sexualité. Ne pas utiliser la pilule ou le préservatif. Beaucoup étaient choqués par la richesse de l’église. Rome dégouline d’or.

Sur Dieu lui-même, pas beaucoup de questions. Parfois, ils me disaient, c’est Dieu qui l’a voulu, d’un air fataliste. Moi je répondais :

- Non, je ne suis pas d’accord avec toi. Dieu veut que l’on soit heureux.

- Mais alors pourquoi ces catastrophes ?

- La plupart des malheurs qui nous arrivent, on en est un peu responsable, tu ne crois pas ?

Une fois, Bernard, le copain qui faisait les postes avec moi, a réagi sans que je m’y attende, au passage des consignes du matin vers l’après-midi.

- J’ai toujours pensé que les PO étaient des gens dangereux.

- Pourquoi tu me dis ça ?

- C’est l’Église qui vous a placés là pour nous amadouer. Et comme tu es devenu notre copain, on n’ose pas te dire non.

- Il faudra qu’on en reparle.

Quelques semaines plus tard, Bernard m’invite à manger chez lui. Sa femme. Son enfant. Sa collection de timbres. Un pro de la collection de timbres. On a parlé à bâtons rompus, reprenant ce qu’on s’était dit.

- Tu sais je ne suis pas venu pour convertir mais travailler avec les ouvriers. C’est ça pour moi qui vaut le coup.

Ma présence comme prêtre parmi les copains signifie pour Dieu et pour moi que leur vie est importante.

Mon meilleur copain était Aldo, un italien, délégué C.G.T ; On nous surnommait Don Camillo et Pepone. C’était un CGTiste à 200 % ! Mais on était très amis. J’allais manger chez lui, il venait chez moi. J’ai baptisé ses enfants. Et il le disait partout :

- C’est René qui a baptisé mes enfants, et pour moi, il n’y a que lui qui pouvait le faire !

La plupart des PO étaient à la CGT car ils s’adaptaient à la majorité. Pas moi !

 

 

Au nom du père qui se tait

    Coïncidence ou signe, mon père est décédé l’année où je suis arrivé dans le Nord, en 75. Le contremaître est venu me voir à la machine et m’a demandé :

- Ton père est malade ?

- Non, pourquoi ? Il a eu un peu de diabète et il doit se faire opérer de la prostate. Rien de grave !

- Il faudrait que tu repartes tout de suite chez toi !

 

Je suis rentré à Laval. Quand je suis arrivé, c’est comme s’il m’attendait pour mourir. Je lui ai serré la main. J’ai senti qu’il me serrait un peu aussi la mienne. Content que je sois là. Et il est mort. Ça m’a fait mal. C’était inattendu. Je lui ai fermé les yeux. Et on a prié autour de lui avec la famille.

Ma mère a été veuve pendant 40 ans. Elle est morte il y a deux ans.

Maman venait passer, une fois par an, quinze jours dans le nord. On était invité partout. J’allais la chercher en voiture. Elle voyait bien que j’étais heureux dans ma vie de PO. Et que j’avais beaucoup d’amis.

Un petit regret quand même de ma mère, c’était de ne pas me voir assez souvent habillé en prêtre. Ou faire un sermon. Plus âgée, elle avait rêvé de se retirer au presbytère où j’aurais pu exercer si j’avais eu une paroisse. S’occuper de moi comme quand j’étais petit…

Au nom du père qui se tait

Dans les années 80, on nous annonce la fermeture des ateliers d’Aniche. On fait grève aussitôt. Alors que d’habitude, ça se passait en douceur, sans vague. Grève et tout le pataquès. Sous Préfet. Manifs. Assemblée générale devant la mairie tous les jours. Reconduction quotidienne. Les Houillères se sont affolées. Les grands manitous ont débarqué. Leur solution : le fric ! Mais les gars attachés à Aniche ne voulaient pas partir.

- Ce n’est pas nous qui devons nous déplacer. C’est l’entreprise qui doit muter. Il faut changer l’objet de production.

Comités d’entreprise extraordinaires. Propositions d’aide aux déménagements et primes exceptionnelles. Ça ne nous disait rien. Un jour, on a débarqué à 6 à la sous-préfecture. Rien à faire !

Un soir, au beau milieu des grèves, je vais manger chez Jacques pour faire le point sur notre lutte et Nicole craque :

- Tu sais Jacques n’ose pas te le dire mais on n’a plus rien à manger avec les enfants… Désolé, René, mais faut qu’on retravaille !

Le choc ! J’étais le meneur. Sans m’en rendre compte, j’avais sacraliser la grève ! Et patatras ! J’avais oublié qu’il y avait des gens derrière qui en souffraient !

Ça m’a réveillé. Il y a la force collective mais il y a aussi la personne.

Il ne faut pas que le collectif écrase la personne et que la personne casse le collectif !

Suite à ça, on a voté la reprise du travail, en affirmant, l’action continue autrement. On a repris tous ensemble ! Très heureux et fiers de nous.

Ensuite je suis monté à Anzin. La moitié des copains à Anzin, l’autre à Billy Montigny. C’est à ce moment que je suis arrivé à Chasse Royale.

 

 

 

 

Au nom du père qui se tait

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