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Publié par Sampiero Dominique

Au nom du père qui se tait

Première partie

 

La crucifixion des coccinelles

L’enfance, j’ai toujours été heureux.

J’ai eu de la chance quand même.

Milieu ouvrier. Coton, filatures.

La crèche, la garderie, l’école.

Un monde clos.

On vivait ensemble, tous les gens de la filature.

Le patron organisait des cars.

On partageait tout.

Les fêtes, la tristesse.

Je n’ai pas été dépaysé quand je suis arrivé dans le Nord.

Tout était organisé autour du travail.

Et aujourd’hui, autour de l’absence de travail.

Au nom du père qui se tait

Je suis né à Laval le 23 Mai 1946. Tu veux savoir à quelle heure ? ( rires )

Mon père était prisonnier et j’ai vécu son retour de guerre à ma naissance. Prisonnier en Allemagne mais il ne m’en a jamais parlé.

Dans mon esprit, mon premier souvenir de gamin, c’est la mort. La mort, tout simplement.

Ma grand-mère est décédée et on la descend de sa chambre par un escalier extérieur.

Entre le premier étage et le rez-de-chaussée, tu avais un escalier intérieur qui aboutissait à un couloir – j’y jouais souvent à glisser à cheval – puis il restait dix marches en pierre pour arriver au sol.

C’est là que je l’ai vue.

Grand-mère n’était pas dans un cercueil mais sur une sorte de brancard avec un linceul.

Nous les gamins, on nous a crié : sortez !

On n’était pas au courant que grand-mère était morte mais on sentait qu’il se tramait quelque chose. On s’est planqué derrière des buissons pour surveiller.

Je dois avoir 5 ans.

Ça ne m’a pas choqué ni perturbé.

C’est juste après que mes parents m’ont avoué : grand-mère est partie.

Ma mère s’appelait Yvonne et mon père René…

Moi, je m’appelle René et ma sœur Yvette…

Pas beaucoup d’imagination pour les prénoms dans la famille ( rires ).

Au nom du père qui se tait

La vie de famille, c’est ça mon enfance.

On se lave dans un bac dans la cuisine, un bac en fer blanc.

On y passe les uns après les autres.

L’eau est chauffée sur une cuisinière à charbon.

Ma sœur se lave en premier ensuite c’est moi.

Je dors dans la même chambre qu’Yvette séparé par un paravent.

La porte d’entrée, à gauche, le lit d’Yvette, à droite, le mien.

Ce n’était que le soir le paravent.

Sept ans d’écart entre elle et moi, elle est mon aînée.

Au nom du père qui se tait

Mon père, quand il revient de la guerre, ne dit rien.

Je me souviens juste d’une grande photo de lui en zouave, épé sur le côté, culotte bouffante.

La maison était simple : deux chambres et une cuisine. Une grande pièce à vivre, la cuisine.

Très peu d‘échange entre nous.

Papa est mort jeune, à 60 ans, il était diabétique, il a ramené ça de la guerre, des privations. On avait des tas d’angoisses à son sujet. Dés qu’il rentrait du boulot, on avait peur. Il a fait plusieurs comas diabétiques et on vivait avec cette crainte-là.

Il ne buvait pas. Ne sortait pas. Jamais un pas de travers. Travaillait à l’usine. Père de ses enfants, c’est tout. Et mari de sa femme, point.

Je l’ai toujours vu à la maison.

J’ai essayé d’exprimer dans mon dernier roman qui s’intitule « Coccinelles », ce mystère. Le mystère de cet homme qui ne parle pas. Ou presque. Dans mon récit, l’enfant découvre que son père l’aime au point de faire un acte fou.

J’invente un père dans ce roman que j’aurais voulu entendre.

Et qui me raconte qu’il a tué des hommes à la guerre.

Au nom du père qui se tait

C’est maman qui décide tout à la maison. L’éducation. L’école. Tout.

Ce n’est pas que mon père s’en foutait mais je n’ai jamais découvert la façon avec laquelle il s’exprimait.

Comment dire. Il y a un mot qui me vient : soumission.

C’est une impression et je m’excuse, c’est un mot, assez négatif.

Aucune révolte.

Je me souviens, il venait avec nous à la messe le Dimanche. Nous étions la seule famille du quartier qui allait à la messe. Il m’aimait, je pense. Puisqu’il restait toujours avec nous. Il était toujours là. C’est sa présence qui me donnait le sentiment d’être aimé.

On était les seuls croyants du quartier, rue de la filature.

Tout le quartier appartenait au patron. Notre vie entière était organisée de A jusqu’à Z par le patron. Papa était manœuvre. Un peu de tout, un peu de rien. O.S on aurait pu dire mais spécialisé en rien.

Ma mère était fileuse sur d’immenses machines plus grandes que la pièce ici. Le coton s’amincit sur la fileuse. La fileuse courait tout autour pour éviter que le fil se casse. Elle travaillait dans une atmosphère moite. Quand elle a vieilli, elle ne savait plus bouger les doigts. Elle souffrait d’arthrose.

Au nom du père qui se tait

On parlait très peu du passé à la maison.

Du côté de mon père, pas de famille, juste une demie sœur.

De temps en temps, j’allais à la pêche avec mon père mais pareil, on ne parlait pas.

Je sentais juste qu’il était content.

On retrouvait le calme de la rivière.

Je crois qu’à l’époque, j’étais taiseux comme lui.

Quand on ramenait des fritures, on les passait à l’huile, on se régalait.

Un jardin par maison. Quatre familles par maison. Deux en haut, deux en bas.

Jardins de légumes et de fleurs. Des petits carrés avec des allées.

Je jouais à la trottinette et prenais des virages à la Fangio.

Je jouais seul en général. Au meccano par exemple.

Sur la table de la cuisine, je sortais toutes les cuillères et les fourchettes des tiroirs et je dessinais une route sur la table. Puis sur les capsules de bière, de cidre, j’écrivais le nom des coureurs cyclistes, Robic, Louison Bobet, André Darrigade… c’était mon préféré lui, Dédé, un des plus grands routiers sprinter… et je m’arrangeais toujours pour qu’il gagne… Bref, je me rejouais le tour de France à moi tout seul… Quand mes parents arrivaient, hop, je rangeais tout en quatrième vitesse. À l’époque, on écoutait le tour de France à la radio.

Au nom du père qui se tait

La radio avait une grande place à la maison. Certaines émissions étaient culte comme par exemple, « la famille Duraton » sur radio Luxembourg… avec Jean-Jacques Vital et je ne sais plus qui… L’histoire d’une famille assez drôle. «  Sur le banc » aussi, deux clochards qui racontaient leur vie… Des jeux, beaucoup de jeux : quitte ou double… Radio crochet.

Et puis, les infos, sans arrêt.

On était tous assis autour du poste. Ou pendant les repas. On ne parlait pas. On écoutait. On n’était pas une famille qui causait beaucoup mais on faisait tout ensemble, toujours.

On n’aurait pas dit ça à l’époque mais avec le recul je pense que la radio, c’était notre seule ouverture sur l’extérieur.

Au nom du père qui se tait

Je me souviens d’une anecdote.

Le patron avait 7 fils.

Monsieur et madame Dhile.

Ils roulaient dans une grosse traction noire.

Dans le quartier, c’était le top du top cette voiture.

Ils avaient 7 fils parce qu’à leur grand désespoir, ils essayaient d’avoir une fille.

En tout cas, c’est la rumeur qui courait dans le quartier.

Madame Dhile donnait les vêtements de ses fils, toujours habillés à neuf, à quelques mères ouvrières qu’elle appréciait et qui avaient aussi des garçons. Donc, j’ai toujours été habillé avec les vêtements des fils du patron ( rire ).

Les patrons étaient carrément émerveillés devant mes parents qui avaient réussi à avoir un garçon et une fille, du premier coup. Ils étaient protestants.

 

Sans réfléchir, je dirai que c’est maman qui portait le pantalon si je puis dire. C’est elle qui rouspétait aussi. Mais d’une grande tendresse. Avec des bisous, des câlins, une tendresse qui s‘exprime. Mon père non. Je craignais plus ma mère, enfin, façon de parler, quand je faisais une bêtise. Elle avait quand même la main leste. T’as vu ma giroflée à cinq branches qu’elle disait juste avant de donner une gifle… On n’en est pas mort.

 

Dans « Coccinelles », je raconte que je fais une fugue sur la plage et que mon père et ma mère me recherchent, mais ce n’est pas vrai. J’invente tout. La fugue. La conversation avec mon père. Parce que j’aurais aimé que ça arrive. J’étais trop, comment dire. Je n’ai jamais fait d’extra. Très obéissant. J’aurais aimé avoir une vie plus aventureuse. Mais c’était très… Il y avait des rites, des horaires, c’était hyper organisé.

 

Pourtant, je garde le souvenir d’une enfance heureuse.

Je me suis amusé avec peu, et n’importe quoi.

Par exemple, avec les coccinelles dans le jardin. Je les posais au bout de mon doigt pour voir si elles allaient s’envoler. Ou je leur faisais un nid avec du coton et de l’herbe. Puis un trou sur le couvercle de la boîte d’allumettes pour qu’elles respirent.

On m’avait dit qu’on connaissait l’âge des coccinelles en comptant les points sur leur dos.

Et dans mon roman, j’invente le fait que le gamin que je nomme Jérémie leur ajoute des points avec une aiguille à coudre en leur perçant les ailes.

On les appelait bêtes à bon dieu.

Et dans cette fiction, c’est une cousine imaginaire qui apprend à Jérémie, la mort de sa grand-mère : Tu comprends, le bon dieu l’a rappelée, cousin !

Pour se venger de Dieu alors Jérémie perce les coccinelles.

Je m’autorise dans la fiction ce qui était impensable dans la réalité.

Désir refoulé ?

Non, je ne pense pas.

Une évasion plutôt.

J’aime raconter des histoires pour ça.

Je peux me permettre d’être pessimiste dans mes livres et ça finit toujours mal.

Pourquoi, je ne sais pas.

Peut-être parce que ça finit toujours mal dans la vraie vie.

Je ne sais pas.

Je réfléchis tout haut.

 

Pour moi, être croyant, ce n’est pas forcément. Comment dire. Ne pas douter. Ce n’est pas « savoir » non plus. Moi, je doute. Je doute au fond de moi. C’est le propre de l’homme de chercher par lui-même, non ? Enfin, on parlera de ça une autre fois…

 

C’est pour ça que je n’aime pas l’église quand elle semble avoir la vérité. Même Jésus dit : qu’est-ce que la vérité ? Non, pardon, c’est Pilate qui dit ça.

 

Mais je crois que ça m’aurait assez plus que ce soit Jésus qui le dise,

ce lapsus… ( rires )

Au nom du père qui se tait

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Ménétrier 09/07/2015 18:51

J'te retrouves bien là-dedans...

fleur 08/07/2015 17:00

bof