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Publié par Sampiero Dominique

Au nom du père qui se tait

Deuxième partie

 

Mais la légère meurtrissure

 

Des souvenirs que j’en ai.

On peut avoir gommé des choses, de son enfance.

Non, je ne me suis jamais ennuyé.

À la garderie, je faisais du tricotin.

Plus tard, la balle au prisonnier.

Je jouais souvent tout seul.

J’aimais beaucoup lire.

J’ai lu, ah, comment ça s’appelait déjà. Un policier qui avait un copain roux et qui se nommait Bill… J’ai dévoré une douzaine de ses aventures… Bob Morane, ça me revient.

Au cinéma, c’était Croc-Blanc. Le ballon rouge…

Au nom du père qui se tait

Je parlais, l’autre jour, de la soumission de mes parents. Ils m’ont refilé ça.

J’étais très obéissant. Pas de bêtises marquantes.

Je me souviens de ma sœur très proche.

On parlait à travers le paravent de la chambre.

Je lisais dans mon lit mais sous les draps.

Il ne fallait pas grand-chose pour faire voyager mon imagination.

Avec un petit soldat de plomb, c’était la guerre.

Avec la petite pelleteuse de mon meccano, je remuais ciel et terre.

Au nom du père qui se tait

Enfant de chœur ? Ça s’est fait tout simplement. Mes parents m’emmenaient à la messe, le curé m’a repéré et voilà.

C’était bien enfant de chœur, avec une belle aube blanche, tout le monde te voit.

Il y avait des grades.

Le thuriféraire, avec l’encens.

Le cérémoniaire, il indiquait les moments de la messe.

L’Acolyte : celui qui portait le cierge.

J’aimais bien, enfant de chœur parce que, mes parents ayant toujours voulu que j’aille en école privée, après la maternelle, comme j’étais enfant de chœur, je suis allé à Saint Jean baptiste de La Salle à Laval. Pendant les enterrements, on avait le droit d’être absent des cours.

Pareil pour les mariages et les baptêmes.

Je pense que je crois.

Oui, je crois.

Je ne sais pas trop.

Je prie.

Je fais comme tout le monde.

Mais à l’époque, pas de prière à la maison.

J’ai entendu parler de Jésus assez jeune.

Quelqu’un qui me fascinait. Pas comme les autres.

Mais juste comme ça. Une admiration.

Au nom du père qui se tait

Journaliste, ça m’attirait bien comme métier. C’est quelqu’un qui voyage beaucoup.

Et dans mes coups de folie, je me voyais bien chanteur aussi. J’adorais chanter.

Je chantais ce que j’entendais à l’époque. À la radio. Marcel Amont.

J’aimais beaucoup Gilbert Bécaud.

Les trois bandits de Napoli : je chantais ça au mariage de ma sœur.

Plus tard, j’aimais bien faire des sketches aussi. Quand j’étais ado.

Par exemple, j’inventais des variations de voix sur le vase brisé, un poème de Sully Prudhomme. Tu connais ?

Le vase où meurt cette verveine
D'un coup d'éventail fut fêlé.
Le coup dut l'effleurer à peine.
Aucun bruit ne l'a révélé.

Mais la légère meurtrissure
Mordant le cristal chaque jour,
D'une marche invisible et sûre
En a fait lentement le tour.

Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
Le suc des fleurs s'est épuisé.
Personne encore ne s'en doute,
N'y touchez pas, il est brisé.

Souvent aussi la main qu'on aime
Effleurant le cœur, le meurtrit :
Puis le cœur se fend de lui-même,
La fleur de son amour périt ;

Toujours intact aux yeux du monde,
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa blessure fine et profonde :
Il est brisé, n'y touchez pas.

Mais si, c’était drôle, je disais ce poème sous des formes différentes.

En imitant des personnages.

Genre la princesse un peu maniérée. Avec une vois précieuse et efféminée.

Ou alors, style le p’tit gars qui récite ses leçons à toute vitesse sans y mettre d’intonation. Et qui se dépêchait car il se tortillait à cause d’une envie de pisser.

À la Fidel Castro, tu vois le genre ?

Ou tout le poème en le chantant sur un air d’opéra.

J’adorais ça parce que je me libérais totalement.

J’avais un certain succès, je dois dire. Quand j’ai été ordonné prêtre, je leur ai fait Le vase brisé à la fête ensuite.

Le vase où meurt cette verveine
D'un coup d'éventail fut fêlé.
Le coup dut l'effleurer à peine.
Aucun bruit ne l'a révélé.

Le métier d’acteur, non, ça me paraissait impossible.

Pas pour moi. Par exemple apprendre une pièce par cœur, impossible pour moi.

Au nom du père qui se tait

On est à l’adolescence. Un jour, alors qu’il y avait un missionnaire qui allait de paroisse en paroisse pour organiser des rencontres, l’un d’entre eux a voulu parler à chaque enfant de chœur en particulier. Et ce missionnaire m’a dit.

- As-tu déjà pensé être prêtre ?

Et j’ai répondu oui.

Je ne m’attendais pas à cette question. Et je ne m’attendais pas à ma réponse. Il m’aurait demandé :

- Veux-tu être chanteur plus tard ?

Je crois que j’aurais répondu oui aussi. Pourquoi pas.

Mais lui a pris ça très au sérieux. Il en a parlé au curé de la paroisse. Et ça a été l’engrenage.

C’était ça l’ambiance ouvrière dans le textile à Laval. Suivre le troupeau.

Ne pas remettre en question l’autorité.

À Laval, à cette époque, on ne connaissait pas le syndicalisme.

C'était ça l'ambiance ouvrière. Suivre le troupeau.

Au nom du père qui se tait

Ensuite, il y a quand même eu 7 ans, de la sixième à la terminale, 7 ans au petit séminaire avec plusieurs chocs de conscience.

Premier choc. Cette connaissance de Jésus par l’ancien testament et l’histoire du peuple juif.

Le prêtre qui nous racontait ça était excellent.

Deuxième choc, la rencontre avec Robert Buron, maire de Laval, ancien ministre de De Gaulle et qui a signé les accords d’Evian pendant la guerre d’Algérie. Très tourné vers le Tiers Monde, il a proposé aux jeunes de Laval de faire des équipes pour ramasser de l’argent et de découvrir le monde lointain.

- Il ne s’agit pas de leur donner mais de rendre ce qu’on leur a pris au Tiers Monde.

C’est l’époque de l’Abbé Pierre. La découverte du Tiers Monde, tout un univers que je n’imaginais même pas, avec la pauvreté des Pays Africains, m’a mis sur le cul. Leurs maladies, leur souffrance, leur faim. On essaie de sensibiliser les Lavallois à tout ça par des expos etd es conférences.

Troisième choc. Le Negro Spiritual. Oui, un autre prêtre nous fait découvrir ça, le Negro Spiritual. À chaque fin de cours, il nous passe des chansons. J’adorais ces chorales qui nous faisaient sentir que la foi pouvait être joyeuse.

Au nom du père qui se tait

En seconde et en première, je me suis dit, zut, je n’ai plus que deux ou trois ans à faire, il serait temps que je prenne une vraie décision parce que si je ne réagis pas, je suis bon pour devenir curé de campagne. L’horreur pour moi. 98% des jeunes du petit séminaire étaient fils d’agriculteur. Donc passage obligé ! Et 98% des curés devenaient curé de campagne dans la Mayenne.

En ayant peur de ça, j’ai pris conscience à nouveau de mes origines : le monde ouvrier. Comme si jusqu’alors, j’avais mis un peu en veilleuse ma vie de fils d’ouvrier.

J’étais interne. Je vivais dans le monde clos du petit séminaire. Un monde de garçons.

Par exemple, le prêtre qui nous initiait au Negro Spiritual, un jour, on ne l’a plus revu. On nous a dit qu’il était gravement malade. Quelques années plus tard, j’ai appris qu’il était marié.

C’était difficile le petit séminaire. Difficile de s’exprimer. Au début mes parents étaient réticents à l’idée de mon entrée au Séminaire. Pour des raisons très concrètes.

- Ça coûte cher de faire des études et ça dure longtemps. ET puis, t’es sûr d’être capable ? Oui, curé, c’est bien, mais c’est pas pour nous. C’est pas notre monde.

Et ma mère d’ajouter.

- Enfin, si c’est ton choix tu le fais mais tu viens pas te plaindre après. Et surtout n’oublie pas d’où tu viens !

Justement. C’est cette phrase de ma mère qui m’est revenue à l’époque de ma peur de devenir curé de campagne.

Au nom du père qui se tait

Quatrième choc. Témoignage chrétien. Je découvre un monde militant avec des gens qui se battent, qui s’engagent, et qui n’ont pas peur d’appeler un chat un chat. Quand j’ai découvert ce journal, je lisais tout de A jusqu’à Z, même les petites annonces.

TC comme on dit pour les intimes.

C’était un journal aussi très connu pendant la résistance.

Pour en revenir à cette question, prêtre, curé de campagne, j’ai découvert dans la salle de lecture un autre journal qui m’a impressionné : CHANTIER. La première fois, je l’ai lu d’une traite et je me suis dit : merde, ils pensent comme moi, ces cons-là.

C’était des jeunes qui l’écrivaient, 20, 25 ans, et qui se préparaient à être fils de la charité, c’est-à-dire à l’époque prêtre pour le monde ouvrier.

Ça a vraiment orienté ma vie de façon décisive. OK, je veux bien être curé, mais comme ça, avec eux, ces jeunes de CHANTIER !

J’ai 19 ans, je suis en première, jusque-là, je ne suis sûr de rien, et alors, coup de peau, ou comme disent les chrétiens, signe de Dieu, la providence, j’apprends, parce que chaque année, on fait une retraite de quatre ou cinq jours de prières intenses, j’apprends que c’est un fils de la charité qui va venir animer la retraite.

Le jour de notre rencontre, je me suis confié à lui, Jean Leroy, et ce que je voulais. Il m’a compris, donné aussitôt les coordonnées de la maison de formation des fils de la charité à Meudon Bellevue, à côté d’Issy-Les-Moulineaux.

Quand j’ai annoncé ça à mes parents, ça a été le coup de grâce car j’allais m’éloigner encore plus. Mais ils étaient contents que je me rapproche d’eux en allant vers le monde ouvrier. Et que je sache enfin ce que je voulais faire.

Je me suis donc retrouvé en formation à la maison des fils de charité, en étant sûr et certain, un jour, d’être prêtre dans le monde ouvrier. J’avais 21 ans.

Au nom du père qui se tait

Deux ans de philo. On était pile en 68. Arrive Mai 68. On a vécu Mai 68 sur les barricades. J’en suis fier.

Je me souviendrai toujours : on était tous, les étudiants et les jeunes, assis dans une rue de Paris, les gens avaient mis leur radio aux fenêtres et en direct, on a entendu les négociations entre Cohn-Bendit et Pierrefitte pour essayer de mettre fin au conflit.

J’ai construit des barricades pavé par pavé.

Rentrés le soir au séminaire, on se réunissait dans le grenier pour faire nos plans et réfléchir aussi à la façon de changer les règles à la maison des fils de la charité.

J’ai couru dans les rues de Paris avec les flics aux trousses.

Il y a eu des moments de violence. Et des moments de grande joie, de communion.

Suite à ça, il y a eu des changements au grand séminaire de Paris. On n’était pas dans le coup : trop magistral, la formation.

À partir de ce moment-là, il y a eu une méthodologie qui s’est mise en place pour nous. On recevait une formation particulière dans laquelle on pouvait dialoguer. On essayait de comprendre comment la philosophie pouvait nous aider dans le monde d’aujourd’hui.

Au nom du père qui se tait

Puis service militaire. Et comme beaucoup de petits gars de Mai 68, régiment semi-disciplinaire.

J’avais demandé la marine et les Pays d’Outremer.

C’est comme ça que je me suis retrouvé cavalier porté à Morhange à côté de Metz.

C’était la cavalerie mais je n’ai jamais vu un cheval et je n’ai jamais été « porté ». J’ai marché, j’ai marché. C’est le résumé de mon service militaire : j’ai marché.

J’ai même fait un stage commando à Margival dans un ensemble de vieux bunkers allemands. J’en ai chié grave. Physiquement.

Que de mauvais souvenirs.

Quand les hommes de ma génération se réunissent, ils parlent toujours de leur service militaire. Pas moi. Pas un mot.

Comme mon père.

Au nom du père qui se tait

Oui, il y a des femmes qui passent dans ma vie. Je me souviens d’une jeune-fille à qui j’ai donné rendez-vous dans un café de Paris. On s’était rencontrés au cours d’un colloque. On a parlé et je me suis vite aperçu que j’étais devenu très militant avec la JOC. J’avais changé. J’avais redécouvert la classe ouvrière et surtout que mes parents étaient trop, beaucoup trop soumis. Et quand on s’est parlé, j’ai compris qu’elle n’était pas militante pour deux sous. J’ai bien senti que ça ne collerait pas entre nous. Ça a fait plouf.

 

Je n’ai jamais connu le grand amour.

Connaître une fille et l’aimer.

L’amour charnel et le vivre ensemble.

C’est-à-dire que, comment dire, je suis très à l’aise avec les filles, parfois même trop. Par exemple, j’allais dans le Nord, on m’invitait aux mariages et parfois je collais un peu trop.

Comme beaucoup de jeunes, on n’a pas eu d’éducation sexuelle.

J’aime les filles, même plus que ça, mais comment dire ?

La femme est l’avenir de l’homme.

C’est une chanson à laquelle j’adhère totalement.

L’homme tue à la guerre, la femme fait des enfants.

Je n’ai jamais compris pourquoi la femme a été l’esclave de l’homme, pourquoi elle a été soumise à l’homme.

J’ai trouvé dans la Bible, un truc qui me va bien.

Il y a deux récits de la Création.

Le premier : Dieu crée l’homme et la femme à son image, il les crée homme et femme.

Le deuxième : L’homme vit seul, Dieu décide de lui faire une compagne à partir d’une côte d’Adam.

Mais dans le premier récit, « à son image » signifie que Dieu est aussi masculin que féminin.

Or au caté, c’est souvent le deuxième récit qui est mis en avant.

Dans mon livre TOUJOURS DEBOUT, je raconte que j’ai eu une aventure charnelle avec une femme. Personne n’a jamais osé réagir sur ce passage. J’ai voulu être vrai, sincère, mais apparemment, ça fait peur. Mes polars sont mis à l’index par mes copains de l’église parce qu’il y a trop de sexe. Enfin, je suppose.

Au nom du père qui se tait

Ça s’est passé pendant la grève d’Aniche dans les années 80. J’avais 34 ans.

J’ai rencontré cette fille lors des réunions syndicales.

L. était, comment dire, un peu handicapée. Les yeux. La vue

Une très belle fille, brune. Très brune. Les yeux noirs.

Je ne sais pas comment ça s’est passé, l’étincelle.

Je me suis intéressé à elle.

Elle, surprise qu’un garçon la remarque malgré ses défauts de vue : ses grosses, énormes lunettes.

En fin de journée, quand on repartait sur Douai, elle restait sur la porte de sa maison pour me faire signe. Les copains se moquaient de moi.

- T’as vu, L. est sur sa porte, c’est pour toi qu’elle est là.

Un jour, ayant trop bu, j’ai dormi sur place dans le divan.

Et elle m’a rejoint.

Ça a mal fini. Quand le père a découvert ça, on s’est déparés tellement il était furieux.

Cette rencontre m’a appris qu’on ne pouvait pas tout vivre dans la vie.

Et qu’il fallait faire des choix.

J’ai choisi d’être fils de charité.

Au nom du père qui se tait

Je suis religieux.

J’ai prononcé les vœux de pauvreté, d’obéissance et de chasteté.

Un prêtre diocésain ne prononce pas de vœux de chasteté.

Il promet juste de rester célibataire.

Parfois, j’ai le regret de ne pas vivre en couple.

Et d’autres fois, quand je vois les difficultés du « vivre ensemble », je me dis que j’ai de la chance.

Ce qui m’inquiète le plus, c’est qu’après moi, le nom des Lelièvre, le nom de famille va disparaître…

 

 

Ah oui, et puis ce détail qui me revient.

Quand j'ai repris conscience en seconde que j'étais fils d'ouvrier, j'ai bossé à chaque vacance scolaire dans une laiterie de Laval : Besnier, devenu la marque connue aujourd'hui, Président.

Ce petit job m'a permis d'offrir une télé à mes parents qui pensaient ne pouvoir jamais s'en offrir.

Voilà j'arrête.

Tu fais ce que tu veux avec tout ça.

OK ?

Au nom du père qui se tait

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Ménétrier 27/07/2015 09:04

Merci René! beau témoignage... je découvre qu'il faut réentendre souvent les mêmes choses pour découvrir ce qui façonne quelqu'un. Merci à Dominique Sampiero, c'est un beau travail... peut être le seul qui pourrait donner aus autres de croire que la vie a du sens en la racontant

sampiero 27/07/2015 18:10

Merci pour les encouragements. J'ai parfois des doutes dans ce travail de création sur l'impact d'une telle initiation à l'autobiographie de fiction. Mais à chaque fois je sors ébloui, enrichi et ému de mes entretiens. Oui, les gens de Chasse Royale ( et les gens de partout d'ailleurs...) sont porteurs de récits forts que personne n'a pris le temps d'écouter. Ils ont envie et besoin de s'en délivrer pour comprendre qu'ils sont riches d'une histoire singulière et humaine.

belaval 20/07/2015 18:22

Quel dommage que cet auteur n'ait pas pris la parole lors de la rencontre sur la chaîne du livre à Lambersart, nous sommes passés à côté d'un témoignage très intéressant; on ne rencontre plus de prêtre-ouvrier...et on aurait appris pourquoi, comment..il écrit. Il avait fait l'effort de venir et nous n'avons pas su l'accueillir, je m'en veux beaucoup!