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Publié par Sampiero Dominique

« Quand on prend un arbre, on prend  les branches avec ! » ODETTE

Posez-moi des questions s’il-vous-plaît, je suis trop stressée.

Je ne sais pas trop ce que je vais vous dire.

Depuis que je sais que vous allez venir, j’ai une boule, là.

C’est bête hein ?

« Quand on prend un arbre, on prend  les branches avec ! » ODETTE

Je suis née à Wallers-Arenberg  le 10 décembre 1937.

À l’âge de quatre ans, je me souviens, j’ai entendu passer les avions au ras des maisons. Après, c’est tout, plus rien, j’étais trop petite.

Mon père s’appelait Adolf Parent.

C’était un commandant. Il était sévère.

Il a été prisonnier, je ne sais plus où mais il travaillait aux cuisines.

Donc il n’a jamais manqué de nourriture ni de rien.

On habitait dans le bois de Wallers. Loin de tout. Ma maman était garde-barrière. On vivait dans la seule maison du passage à niveau.

Flavie, ma mère s’appelait Flavie, elle est décédée à 30 ans.

Je n’ai jamais su de quoi elle est morte.

Est-ce qu’elle a manqué de soins ? On habitait loin de tout et les médecins ne se déplaçaient pas souvent.

J’avais 8 ans quand c’est arrivé.

Je m’en souviens parce que je n’ai rien vu.

Mon père m’a emmenée manger chez une tante, une sœur de maman, c’était délicieux le repas, comme d’habitude, et à la fin de l’après-midi il est venu vers moi et m’a juste dit :

- Tu n’as plus de maman.

Et comme je ne réagissais pas, il a ajouté.

- Ta maman elle est partie !

Point final. Rien d’autre. Et je n’ai plus jamais vu ma mère.

Je me souviens juste qu’elle était toujours maigre comme je ne sais pas quoi.

Et souvent malade. Mais sans jamais se plaindre. Elle avait juste mauvaise mine.

« Quand on prend un arbre, on prend  les branches avec ! » ODETTE

Je suis donc partie vivre avec une sœur de maman.

Tante Yvonne préférait que je reste avec elle.

Mais non. Adolf est revenu six mois après me rechercher à vélo comme un colis de linge sale, on a roulé de Wallers jusqu’à Denain, j’étais assise sur le porte-bagage, et il m’a présenté ma deuxième maman.

Ma deuxième maman, on l’appelait Aline ou Hélène. Je n’ai jamais su exactement. Elle était polonaise. Je crois que sur sa tombe, c’est marqué  Hélène. Oui parce que mon père s’est remarié six mois après la mort de ma mère, vous imaginez ?

Elle avait trois filles cette nouvelle maman dont Helena, âgée de 16 ans qui est décédée quelques jours après l’avoir rencontrée. Elle était si belle cette fille !

L’autre s’appelait Thérèse. Elle est morte également quelques années plus tard d’une jaunisse. Le jour de sa mort, on est allée la voir à l’hôpital et elle voulait sortir pour se rendre à la communion de son garçon. Elle est décédée le lendemain. C’est toujours comme ça, non, avant de mourir, on a un regain de force et on croit qu’on est guéri, non ?

La troisième s’appelait Lucienne, et là, miracle, oui, vraiment, qu’est-ce qu’on s’est bien entendu. C’est comme sic ‘était ma vraie petite sœur. Encore aujourd’hui, on s’écrit, on se téléphone. On est à peu près du même âge. Elle 76 ans en janvier, moi 78. Elle habite à Valenciennes à côté du parc de la Rhônelle.

On en a fait des bêtises toutes les deux.

Quand mes parents partaient au cinéma, on ouvrait la fenêtre et hop ! On n’avait pas le droit de sortir pour aller jouer dans le coron, c’était le quartier Chabaud-Latour ( 1 ) à Denain.

Mon père était mineur de fond. Mon mari aussi. On était femme de mineur de père en fils.

Et dans le coron, on jouait à cache-cache, à la marelle et à courir.

Un jour, mes parents sont revenus par surprise et ils nous ont chopées dans les corons. ( Odette éclate de rire, les larmes aux yeux ). Je ne vous dit pas… Quelle histoire !

À partir de ce jour-là, quand ils allaient au cinéma —  ah oui, je me souviens, ils avaient même leur place attitrée, la 110 et la 111, toujours les mêmes, au Cinéma Central à Denain —, eh bien on devait tricoter ( re fou-rire )… Tricoter des culottes en coton…. Ah je vous jure ! Adolf plaçait une épingle sur le rang auquel on était arrivé. Et si on n’avait pas assez tricoté quand il rentrait, gare à nos fesses. C’était du martinet.

- Et si tu braies, t’en auras de plus !

Adolf était sévère.

Mon frère Gérard lui se prenait des coups de ceinture.

Un jour Gérard oublie son vélo à la mine. Adolf l’a renvoyé chercher sa bicyclette à pied après une sérieuse raclée, je vous jure.

Quand on se levait le jour de l’an et qu’on oubliait de dire, bonne année, bonne santé, paf, une baffe direct, et on retournait se coucher.

De bons souvenirs avec mon père Monsieur non désolé vraiment je ne peux pas vous en dire je suis désolée.

Je ne peux même pas aller le voir au cimetière.

Jamais de tendresse, rien.

Jamais se confier.

« Quand on prend un arbre, on prend  les branches avec ! » ODETTE

Je vais vous parler, je ne connaissais pas encore mon mari, moi et mon frère on allait souvent voir nos tantes, oui, de Denain à Wallers à pied, c’était des champs à l’époque et à chaque fois que j’arrivais chez Tante Domitile, hop, elle me mettait direct une cuillère de sirop Chapoteau dans la bouche !!! C’était du sirop pour aller aux toilettes  ( Rires ) Et juste après, hop, c’était dans la foulée la cuillère d’huile de foie de morue. Beuark !

C’est peut-être pour ça que je suis encore en bonne santé aujourd’hui.

On aimait bien nos tantes. C’était pas la même ambiance qu’à la maison avec papa et sa polonaise

On mangeait bien et on avait de l’amour. Avec du beurre et du fromage blanc par-dessus des fermes de Wallers.

Si je reviens en arrière, à 4 ans, de la maison de la garde-barrière dans le bois jusqu’à l’école maternelle de Wallers, j’allais à pied avec des sabots ou des galoches, semelles en bois. Quand j’arrivais, j’étais tellement gelée, que l’institutrice retirait mes sabots et me faisait poser les pieds sur la barre du poêle à bois.

Plus tard, on a déménagé de la maison du passage à niveau pour habiter une maison entre deux fermes, rue Ferrer à Wallers.

On était entouré de champs immenses. On allait traire les vaches avec le fermier. Un jour j’ai bu un grand bol de lait qui sortait directement du pis de la vache. Qu’est-ce que c’était bon, j’ai encore le goût dans la bouche.

Avant de connaître mon mari, j’ai eu un petit garçon. Il est né en 56, je venais à peine d’avoir 18 ans. Le père était un italien et il a abusé de moi. Pas abusé, abusé mais il m’a menti quoi. Il ne m’a pas dit qu’il était marié. Mais je ne veux pas en dire plus, ça ne sert à rien.

Et hop, mon père m’a envoyé en maison maternelle à Lambersart. Un établissement pour les filles mères.

Je n’aime pas parler de tout ça. Vous me tirez les vers du nez !

J’ai accouché le 10 Janvier. Un mois et demi après mon fils Christian a chopé un staphylocoque doré. On est resté trois mois à la cité hospitalière à Lille. J’ai même revendu mon lait, ça me faisait un peu de sous.

Un médecin m’a embauché, plus tard Monsieur Bertout et m’a prise chez lui comme femme de ménage. Nourrie, logée sur place.

Dans l’entrefait, j’ai rencontré Maurice qui va devenir mon mari. Mais il ne voulait pas que je travaille. Un jour avec mon frère, ils sont venus me rechercher pour m’obliger à quitter mon emploi. Le docteur Bertout était fâché mais je suis partie quand même. Par amour.

J’ai donc à nouveau vécu avec Christian chez mes parents et Maurice habitait à la cité Bessemer à Denain… Au début, ça allait à peu près. Il était gentil même avec mon fils.

Sauf qu’après le mariage, ce n’était plus la même chose.

Mais je ne dirai rien.

Ça ne plairait pas à mes enfants aujourd’hui.

Et il faut pardonner, j’ai tourné la page.

On s’est marié en Février 58. Au mois d’Avril, il y a eu une grosse grève. Il aurait du se présenter au bureau de la mine pour faire acte de présence, mais non, monsieur  a refusé.

Deux mois après, il a reçu un courrier : il était mobilisé en Algérie. Il est donc parti faire la guerre là-bas. Les mineurs ne faisaient normalement que quatre mois d’armée. Mais à cause de sa grève, hop, direction l’Algérie !

J’ai eu quinze enfants, oui, vous voulez les voir.

Tenez regardez, à partir de 58, j’ai eu presqu’un enfant tous les ans  :

Christian 56 ans

Alain, 58

Annie, 59

Didier, 60

Patricia, 61

Martine, 62

Christine, 64

Pascal et Bernadette, les jumeaux, 66

Michel et isabelle, 67, encore des jumeaux

Marie-France, 68

Bernard, 70

Corinne, 71

Séverine, 73

Et j’ai aussi 44 petits enfants et 22 arrières petits enfants !

« Quand on prend un arbre, on prend  les branches avec ! » ODETTE

Cette photo, c’est quand on s’est remarié à l’église en 93 ! Il ne voulait pas trop. Pourtant, sur une autre photo, on voit qu’il essuie une larme sur sa joue.

Le curé a dit à l’église du Sacré Chœur de Dampierre, qu’il n’avait jamais vu une famille aussi unie.

J’ai un cahier secret où j’écris encore tout ce que je ressens aujourd’hui.

Mais je ne peux pas tout vous dire.

Je peux affirmer que ma vie va être plus heureuse à partir de 1960.

Au fond de la mine, Maurice était boutefeux. Il creusait un trou dans la gaillette pour la faire exploser.

Ensuite, il a travaillé comme enfourneur défourneur à Forgeval. La température montait à 1600 degrés. Il avait de grandes pinces pour sortir les pièces et rentrait souvent avec des brûlures dans le cou qui mettaient des semaines à cicatriser.

« Quand on prend un arbre, on prend  les branches avec ! » ODETTE

La vie de famille ? J’étais bien organisée !

Je n’avais pas beaucoup de linge mais je lavais le soir pour le lendemain.

Les filles, leur tablier à volant.

Les garçons, des blouses grises. Ils détestaient ça, leur blouse grise !

Quand il fallait faire des frites, j’épluchais 10 kilos de patate !

Pas assez de place autour de la table. Les plus petits mangeaient en premier.

Les soupes c’était pareil.

Quand mon mari touchait sa quinzaine, on allait acheter de la viande.

Ils n’ont pas été malheureux mes enfants. Et bien élevés.

Quand ils n’étaient pas sage, je les attachais sur une chaise pour marquer le coup et les calmer.

Ça n’a pas été tout rose tous les jours.

J’avais une aide familiale.

Bien sûr, il y avait les allocations familiales, mais il fallait nourrir tout ça.

Chez les commerçants, j’avais une ardoise. Et je la réglais au moment des allocations.

« Quand on prend un arbre, on prend  les branches avec ! » ODETTE

Vous allez rigoler, je vais vous raconter une histoire.

Quand j’avais fini de faire tous mes comptes, je donnais l’argent aux plus vieux, Christian et Alain pour aller payer Betremont et Lempereur, les commerçants.

Un beau jour, ils reviennent paniqués.

- Maman, ils ont dit qu’il n’y avait pas assez de sous !

- Oui, tu dois encore un petit quelque chose en plus !

- Comment ça ! pas question, j’ai fait mes comptes au centime, je vais aller les voir. Ils veulent me rouler !

Hop, j’enfourchais mon vélo, direction la boulangerie.

- Mais si madame, je vous assure, Christian et Alain viennent tous les jours avant l’école acheter une baguette et du Nutella.

Idem chez le boucher.

- Mais ils ne vous ont rien dit ? Tous les jours, ils mangent une tranche de jambon dans votre dos.

Je vous dis pas la punition quand je suis rentrée !

« Quand on prend un arbre, on prend  les branches avec ! » ODETTE

Avec tous mes enfants et mes petits enfants, aujourd’hui, ce n’est que du bonheur.

Quatre naissances cette année déjà !

Je les adore tous.

Ce n’est que de l’amour !

Ma vie maintenant ce n’est que de l’amour.

J’en ai manqué pendant 15 ans.

On pardonne mais on n’oublie pas.

« Quand on prend un arbre, on prend  les branches avec ! » ODETTE

J’aimais bien les mains de mon mari.

Souvent, je lui parle et je caresse ses mains sur la photo que j’ai sur ma table de nuit.

« Quand on prend un arbre, on prend  les branches avec ! » ODETTE

Je suis croyante.

Je prie tous les jours au soir.

Quand mon fils a perdu sa femme d’une tumeur au cerveau, il est allé à Lourdes avec elle pour essayer de la sauver.

Ça n’a pas marché mais il est rentré métamorphosé.

Depuis il lui écrit des poèmes tous les jours sur un blog qu’il a créé en souvenir d’elle.

Je n’aurais jamais cru mon fils capable de ça.

De tant d’amour.

« Quand on prend un arbre, on prend  les branches avec ! » ODETTE

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Gole 29/06/2015 15:26

C'était presque "le bon temps", celui des molettes qui tournaient et du ciel de Denain qui rougeoyait. Mais si y’avait du boulot, la vie n’en était pas moins dure.
Un temps que Monsieur Macron en visite aujourd'hui à Valourec n'a pas connu.

louisiane 29/06/2015 12:45

Emouvant le récit d'odette, pas toujours gai mais elle n'a pas l'air d'être rancuniére.
Je la connais car elle vient au cours de gymnastique seniors.
Quel courage Bisous à elle