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Publié par Sampiero Dominique

Lettre à l'emmuré dans son murmure

Permettez-moi d'échanger et de vous offrir ce texte personnel pour ouvrir 2015 et clore ma deuxième année de résidence à Chasse Royale sur l'idée de la révolte, de l'insurrection poétique, thème du printemps des poètes en Mars pour répéter aux jeunes de nos cités mais aussi à nos propres consciences que les mots sont des armes plus républicaines et efficaces que les kalachnikovs. Et que le sang qu'ils versent est celui de l'humanité coulant dans les veines du livre.

D'autres portraits viendront entretenir le lien fragile de ce blog dans la rubrique Lives vivants ici ou Le sample de la nuit dans les semaines et les mois qui viennent. ET peut-être la publication d'un roman et d'un scénario écrit avec les lycéens du collège de Chasse Royale, en épisodes...

Merci de votre fidélité, de votre amitié attentive. Merci de continuer à faire vivre et à transmettre cette Royale bibliothèque en attendant la construction d'un nouvel espace du livre et de la danse !

Les livres sont notre père et notre mère dans la grande solitude d'aimer.

Les livres sont notre père et notre mère dans la grande solitude d'aimer.

( 1 )

 

Je cherche dans mon corps une colère qui puisse ressembler à une envie de changer le monde, un désir de lutte, de révolte, une fougue convaincue de son droit au jaillissement. Je ne trouve qu’un rassemblement de lignes et de mots dépliés sagement devant moi, allongé sur les étagères de ma bibliothèque comme un autre corps, silencieux et ordonné. Ces livres tombés de moi comme des peaux mortes signifient-ils colère ou renoncement ?

 

Je me décide alors à relire quelques pages de cette effervescence pour comprendre cette image inversée dans le miroir. Comme à chaque mouvement vers la page où j’entre porté par des convictions dont je veux explorer les contours, j’en reviens avec cette idée ténue d’un feu propice dans l’écriture, d’une incandescence porteuse d’un fredonnement qui ressemble à l’utopie.

 

Les images coulent comme un sang secret dans le poème, bousculent la langue et l’obligeant à fermer les yeux, à renoncer à comprendre pour se laisser porter. Le chant du sens ? Accepter cette approche du dire en revient à transgresser toutes les idées reçues sur la langue et la parole.

 

Le poème est une mutinerie du langage à l’intérieur de lui-même, un séisme dont l’onde de choc ébranle ce qui titube dans notre mental et que l’on voudrait penser comme définitif. Aucune réponse n’est apportée mais un faisceau de questions et d’images irrigue l’arbre mental du lecteur avant qu’il fleurisse de ses propres visions.

 

De cette écriture des sens et du ressenti, le lecteur va renaître dans son propre élan à penser et à voir et n’est-ce pas cela l’enjeu d’une révolution : remettre en mouvement le mort et l’inerten?

 

Le poète sait-il à quel point sa langue invente un espace, un entre-deux pour retrouver le vacillement initial. Une parole existe en dehors de toute idée de séduction ou de prise de pouvoir. En faire l’expérience est un engagement radical coupé de l’aliénation à produire et consommer. Est-il possible d’en tenir le journal ou d’en faire la chronique hasardeuse ?

 

Tous les possibles rêvent de nous au centre du monde où nous n’allons jamais.

 

Ce qui nous tue se souvient que nous sommes immortels.

 

Apprendre est-il une prison ou un élan vers la liberté ?

Apprendre est-il une prison ou un élan vers la liberté ?

( 2 )

 

Bourreaux, tyrans ou tout simplement élus s’insurgent pour durer et s’incarnent en dieux  jaloux les uns des autres, confondant la lumière et le désir de la lumière. Je crois au pouvoir de l’intime, du minuscule, charbons ardents de la présence, aux arbres qui chantent et enseignent le vent à la sève, au toucher des nuages quand je dors les yeux ouverts, au scintillement de la nuit dans mes rêves d’enfant, au parfum de l’infini qui palpite dans les fleurs, au désordre comme clou du cœur empêtré, à l’envahissement de la stupeur et de la beauté pour l’inversion des valeurs.

  

Ce qui s’improvise en moi profondément entre ma bouche et la caverne de mon regard, là où la langue et la parole s’habillent de voix inconnues, ce qui se tisse sous mon visage, sous le votre aussi, quand le grand large de nos veines chuchote des mots en forme d’étoile, ce qui s’insurge et bouscule tout ce que nous savions du monde dans l’inspir comme dans l’expir préfère la pensée du commencement au secret des mains pleines.

 

 Vivant dans chaque mot du poème, l’infini adopte la spirale des pourquoi et rejette la clôture des toujours.

 

 À celui qui accueille au plus profond de sa chair le mouvement du langage comme une germination aussi forte que le mouvement des sèves et des sources, une nuit où le jour irradie de plein fouet, le poème est l’essence de l’insurrection.

 

Le poème donne à voir à celui qui est aveugle, parle au sourd, ébranle les consciences, touche le manque pour le faire chuter, chanter, donne un visage aux âmes et aux cimes errantes, écarquille les sens jusqu’au point d’orgue de la pleine conscience, là où respirer invente chaque mot à venir par la dilatation de la présence. L’être avec.

Entre les mains d'un enfant, le livre est une étoile.

Entre les mains d'un enfant, le livre est une étoile.

( 3 )

 

Le premier poème où est-il ? Sur quelles lèvres d’un rocher ou d’une présence végétale est-il resté gravé ?

 

L’homme qui s’est dressé en s’insurgeant contre sa vie de bête a libéré ses mains pour écrire au ciel et lui lancer des pierres. Caresser, égorger, étreindre. Quitter, rejoindre. Manger la lune et inviter les nuages à voyager dans son regard. Nos mains sont les couteaux du vent dans la langue.

 

Puis le poème épaule le silence pour mettre en joue le silence. Quand il détonne, ce qui meurt était mourant ou inutile.

 

Le poème est un loup dont la morsure saigne à blanc les préjugés et toute paralysie de la langue. Refusant de se laisser enfermer, apprivoiser, le poème nous montre le chemin de ce qui sans cesse se soulève. Il faut entendre dans l’idée de soulèvement, la force qui déplace une masse inerte un peu plus loin dans son opulence pour la centrer à nouveau dans son mouvement et non sur un territoire.

 

Une révolte couve à travers nos visages. Baisser les yeux, se taire n’y change rien. C’est par nos mains que montent un à un les mots qui font chavirer les vainqueurs, ceux qui nous désignent coupables de leur puissance.

 

Le poème connaît la pente naturelle du silence vers les lèvres, du mot pensé vers le mot ruisselant, de l’infini foisonnement vers le fini des corps et des enveloppes.

 

Le poème est miroir sans tain. Il délivre celui qui garde et donne au plus démuni cet or blanc de la page qui réchauffe le plus intime de la blessure. Quand tout s’effondre et que les guerres enferment les corps dans leur déportation, le poème invente une survie où les mots coulent à la place du sang donnant la force aux ombres de rester debout.

 

Je n’ai pas consacré ma vie au poème. C’est lui qui a pris racine dans mon premier regard.

 

Le poème brûle l’inutile, incendie les friches, réveille du volcan mental cette lenteur des laves à remonter la parole pour essaimer les cendres d’un monde fertile. Le poème est poussière et restera poussière. Toute imposture à son égard le fige en icône.

 

Le premier poème chacun s’en souvient. Imprononcé, évanoui, transparent, il nous obsède par sa puissance à tout contenir, le minuscule et le vaste, l’alpha et l’oméga de nos pensées et même le nulle part où ça ne pense plus la présence.

 

Le premier poème est gravé sur notre front et dans les lignes de nos mains. Mais sur quoi refermons-nous les doigts ? Un fusil ? Un pays ? De l’argent et du pouvoir ?

 

Quand un homme aime un homme, quand une femme aime une femme, quand un homme aime une femme et inversement, la lumière du poème se glisse entre eux pour ouvrir une fenêtre dans la chambre.

Le jeu invente des clairières dans l'espace de la ville.

Le jeu invente des clairières dans l'espace de la ville.

( 4 )

 

   Le poème est le contraire du territoire. Il se nourrit des vents, des marées, du dedans et du dehors des fleuves, de l’arrogance pointue des montagnes, de la fournaise des déserts et de la froidure des banquises, du grouillement des forêts et de l’impermanence des torrents, de la saveur des fruits et de l’envoûtement des mouvements du soleil, et on pourrait étirer la liste à l’infini, pour emporter l’être dans la déflagration de l’ici.

  

   Ceux qui font souffrir le monde vont mourir sans voie. Ils n’auront existé que pour nous approfondir.

 

   Le poème naît toujours au commencement et à la fin d’un monde. Il accompagne le mortel à combattre la fatalité par les signes, le rythme et les images. La lueur du poème se mérite en prenant soin du consentement.

 

   L’ici est en mouvement. L’ici est le contraire d’un territoire. L’ici est la pupille dans l’œil du poème. Quand on clôt l’ici sur lui-même, c’est le fascisme. Quand on le soudoie dans l’illusion du partage et de la parole citoyenne, c’est la démocratie. L’ici est la seule révolution possible. L’ici s’appartient et s’en remettre à sa résistance dans la tourmente du poème est la nébuleuse d’une grande révolution à venir.

 

Le poème est un rire de guérilla ; sa force, entre le flocon et le brin d’herbe, est infinie et tient tête au temps qui passe par le recouvrement de son obstination.

 

Le poème ne croit en rien, son vécu est de vent et de sable, de marée et d’averse. Pour lui la vie éternelle n’est pas un royaume qui se mérite mais le lieu exact de sa fragile incandescence. Une avalanche et une fièvre.

 

L’insurrection déplie un silence qui emporte tout.

 

L'enfant comprend tous nos silences.

L'enfant comprend tous nos silences.

( 5 )

 

Le poème nous incline vers le plus fragile, penché à lire ou à écrire ce qui sans cesse voudrait se taire, se dérober. L’attention portée à ce suintement subtil dans laquelle les mots semblent se frayer un chemin quasiment à notre insu conduit le sujet à une attention dont il n’a pas coutume, une vigilance, un éveil des sens. Quelque chose du monde que nous ne savions pas voir ni dire apparaît sous nos yeux et nous en sommes le passage, le lien d’apparition. C’est notre main, notre regard, notre espace mental puis cette écriture déroulée de nos doigts qui en sont les chainons.

 

Le poème implore toutes les nudités à revivre soleil dans la conscience.

 

La liberté passe par l’image mentale, là où je me connais, là où je m’ignore, là où le poème devance mon désir et ma colère. L’être me dicte mot à mot les contours d’une loi de la transparence et de l’opaque.

 

Toujours le poème ravive l’apparition de gorge du réel.

 

Le poème attend chaque homme au fond des yeux, du jour de sa naissance au passage de son souffle dans l’univers. Il reste pierre ou semence pour certains, se patine et se taille dans les grottes ou les cathédrales pour les plus audacieux. Le poème est un abri sans paroi, un monde où fermer les yeux voit mieux que le regard. Le toucher du papier et le cri s’épousent à l’endroit où, dans la paume, l’index rejoint le pouce et le majeur pour plier la lumière dans les boucles de l’encre.

 

Le poème dans sa frénésie est une nuit irradiée de sources claires, lui seul connaît le chemin qui délivre.

 

Le poème est une capitulation du moi de la mort pour le moi de la beauté, là où l’âme n’oublie jamais son toucher de la vastitude et que fermer les yeux rejoint le geste juste du poème pour revivre un à un les mots qui nous dépassent.

 

La crise est la première pierre du mépris collectif et anonyme. Vivre dans cet espace de soumission en se croyant coupable du gâchis revient à se crever les yeux, à s’amputer, à confondre la convoitise avec le désir. Le poème est pur désir, lui seul apaise et rassasie. Si ce n’est pas son activité saisie au vol dans le choix d’écrire, c’est le lieu dont il suinte.

 

Le poème préfère la migration des oiseaux et des planètes aux discours universels.

 

Dominique Sampiero

Janvier 2015

 

Lire est le premier instinct qui relie les hommes à la communauté.

Lire est le premier instinct qui relie les hommes à la communauté.

Commenter cet article

Maniasuki 26/01/2015 14:03

Merci Dominique , c'est comme souvent de toi, magnifique et bouleversant.

Marie-Frédérique 24/01/2015 19:38

Merci pour ce superbe texte et pour le travail formidable au quotidien, réalisé avec ces jeunes qui sont l'avenir ! Bravo et bonne année à tous qui passez par là. Vigilance ,confiance,et plein de petits bonheurs à venir au milieu de la tourmente ...

Lamarre 22/01/2015 19:12

Merci de ces textes

bernard 22/01/2015 17:24

J'aime beaucoup, super!

Bettina David-Fauchier 22/01/2015 16:30

Merci Dominique c'est superbe !