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Publié par Sampiero Dominique

Rachid ESSAMI

HISTOIRE d’un déracinement

Cinquième et dernier chapitre

 

 

 

Entre arbre et arabe

Il n’y a qu’une lettre

qu’une terre

à bouger

Livres vivant ici

Trente-septième Clap. Insatisfait.

Il y a toujours ce mal être qui tourne en moi comme un animal en cage et pour l’étouffer, je fais ce que j’ai envie et tout ce qui me passe par la tête. Rien à faire, je reste insatisfait. Je suis quelqu’un qui a besoin d’entreprendre plein de choses en même temps. À cette époque, je suis trop. Trop tout. Trop rien. Trop de trop.

Avec les jeunes du quartier, on se rencontre autour d’un pot. On consomme, on consomme. J’essaie d’être comme tout le monde mais l’alcool est le plus fort. C’est peut-être une impression mais je la ressens encore aujourd’hui : je ne suis pas devenu ce que mon père espérait. Même s’il n’a jamais formulé ce désir clairement. J’étais mal à l’aise partout. Peu à peu, c’est comme si, au fond, je voulais me détruire.

À cause de mes soirées, je me fâche avec mon ex et je dégage au foyer au 126 rue Gambetta à la Sentinelle. Un matin, je lui annonce que je franchis la porte dans un sens et que je ne la franchirai plus jamais dans l’autre. Je vous expliquerai pourquoi plus tard. Et c’est aussi un ras le bol général. Je n’aime pas la solitude mais j’ai envie d’être seul.

Trente-huitième Clap. Face à moi-même.

Au foyer, je buvais toujours, c’était à la huit-six, des demi litres, j’en buvais une vingtaine, quand je calcule ça faisait dix litres. On dit la huit-six en fait c’est de la huit degrés six. Peu à peu, je buvais tout ce qui contenait de l’alcool. À ce stade-là, c’est simple, il s’agit d’arriver à cet état de vertige où tu ne penses plus, où tu ne ressens plus rien. L'ardoise magique. C’est une façon de bloquer le cerveau, de le vider, de l’endormir comme une bête. Oublier à tout prix. Quand tu te réveilles, les soucis sont encore là et on remet ça, on boit encore plus et ça peut durer toute une vie !

J’ai passé 5 ans dans ce foyer et c’était voulu, il fallait que je sois seul, face à moi-même, une façon de me cacher aussi. Ma chambre donnait sur une petite mosquée. Quand l’Imam sortait pour faire l’appel à la prière, je jetais de colère la bière que j’avais entre les mains. C’était pas grand-chose mais un sursaut quand même. Je me disais : même si tu te fous de tout, respecte au moins ça. J’avais peur de Dieu. Il y a des soirs où je pleurais et où je demandais à Allah de me venir en aide. Après 15 ans de boisson, je me demandais comment j’allais finir.

Un soir je me prends une cuite carabinée et je tombe brusquement de mon lit pour m’éclater sur le carrelage. Mon nerf sciatique se pince et la douleur est insupportable. Je rampe jusqu’au téléphone pour appeler de Samu. Je ne sais même pas comment je réussis à parler avec la douleur.

À l’hôpital, avec les examens, ils diagnostiquent une décalcification osseuse. À force de vivre comme ça, je ne mangeais plus je me nourrissais uniquement liquide. Ils m’ont opéré pour me poser une prothèse de hanche mais leur diagnostique pour l’avenir n’était pas bon. Si je continuais j’allais finir en fauteuil.

 

Livres vivant ici

Trente-neuvième Clap. Trouver mes larmes.

Ce jour-là, je me souviens, un mercredi, mon frère débarque dans ma chambre, me réveillant vers quatre heures du matin, et je suis encore bien imbibé ! Agacé, je suis prêt à le foutre dehors : t’es digue de me réveiller à cette heure-là tu veux mourir. Il me répond sans broncher : papa est mort. Aucune réaction. Pas un mot, rien. Je fais entrer mon frère, je m’assois sur le lit. C’est comme si le sol se dérobait sous mes pas. Puis je me lave, je m’habille comme je peux et prends la route avec mon frère.

Quand j’entre chez les parents, je suis un zombie. J’ai honte. Tout le monde me regarde d’un air bizarre et je me sens un intrus.

- Son père vient de mourir et il n’est même pas en état !

Puis je demande à voir mon père. Il est en haut dans sa chambre, par terre, allongé et recouvert d‘un drap. Ma mère l’a installé là où il est tombé foudroyé. Puis je me mets à genoux. Mais rien. Je ne ressens rien. Aucune larme. Aucun sentiment. C’est horrible. Je ne suis pas connecté à mon chagrin. Alors j’enlève le drap. Je me baisse et serre mon père dans mes bras pour l’embrasser sur le front. Toujours rien, mes gestes sont ceux d’un robot. Quand j’y pense aujourd’hui, ça me torture.

À force de scruter son visage pour trouver mes larmes, ressentir quelque chose, un souvenir me traverse. Le jour de mon anniversaire, au Maroc, je devais avoir cinq ou six ans, mon père m’emmène visiter une usine de Coca, ma boisson préférée. On est dans une pièce et l’ami qui travaillait dans cet entrepôt tout à coup débarque au volant d’un engin transportant une palette entière de boîtes de Coca. Effrayé par l’engin, je suis monté sur une chaise. Mon père a éclaté de rire. Mais c’était ça son cadeau, ma boisson préférée, directement du producteur au consommateur.

Inutile de vous dire que ce jour du décès de mon père, ma mère n’est pas très fière de moi. Mon haleine pue encore la bière et j’ai des vapeurs. Alors je sors de la maison pour m’asseoir dans l’escalier. Il y a beaucoup de va-et-vient. Puis je regarde une dernière fois le visage de mon père dans son cercueil avant qu’il reparte au Maroc. Et c’est ça que je lui laisse comme dernière image de moi : un fils ravagé par la boisson, une loque, une merde. Je me casse sans dire au revoir à personne. Je marche sans but toute la journée.

Quarantième clap. Garde à vue.

Puis je file direct au magasin et je m’enfile dix boites de bière. Pour maintenant, je n’ai plus rien à perdre. Foutu pour foutu… Mais dans les semaines qui suivent, je suis pris d’un doute sur ma vie.

J’avais bu tout ce qui était imaginable de boire. Dès que j’arrivais dans le quartier, tout le monde me craignait. À quoi bon tout ça ?

Quand on dit bonjour par crainte, ce n’est pas la même chose que lorsque ça vient du cœur. Il y avait des moments où je me battais six jours sur sept dans la semaine. Six jours de garde à vue. J’ai même frappé des policiers et j’ai pris six mois de prison ferme.

La prison ? Je ne réalisais pas vraiment. Les bruits, le claquement des verrous, des portes automatiques : je me croyais dans un film américain. Mais en prison, pas d’alcool, il n’y avait que la réflexion. Je me suis inscrit à une classe d’informatique pour ne pas rester dans ma cellule. Et puis je me suis mis à réfléchir et à prendre tout ça comme une série d’épreuves. La pire torture pour moi, ce n’est pas l’enfermement, ni d’arrêter de boire, c’est m’empêcher de parler.

En sortant, je reste six mois sans boire. Puis je replonge. Je pense que le quartier et mes fréquentations y sont pour quelque chose. Boire fait partie de la vie ici. C’est comme un rituel fraternel. T’es d’ici ? Ça s’arrose ! Toutes les occasions étaient bonnes, même la mort.

Livres vivant ici

Quarante-et-unième Clap. Boire ou ne pas boire.

Je fais une première cure. Échec. C’est trop facile pour moi. Je m’intègre mais ensuite je replonge. Je pense que ça ne marche pas vraiment. À l’époque, je rencontre un gars qui en est à sa quatorzième cure. Je me mets beaucoup à l’écoute des psys. Ils cherchent à me comprendre et moi je les bombarde de questions. Je veux saisir leur fonctionnement, leurs méthodes.  

Quand on entre en cure, il y a un grand sens interdit qui s’installe : on ne peut pas boire. Et personne ne boit, on vit donc dans un milieu protégé. Mais un mois de sevrage, ce n’est pas suffisant. À l’époque je bois genre 28 litres de rosée par jour. Et je ne suis pas le plus atteint. Mon seul partenaire, c’est l’alcool. Pourtant, j’ai désiré faire cette cure. J’ai même exagéré mes problèmes pour y entrer.

En cure, je pratique le football, le footing. Je m’entraîne au marathon avec Petit Jean, un infirmier. Je me mens sur mes qualités sportives. Je ne me rends pas compte que j’ai perdu beaucoup. Un jour, il me met au défi et on court 28 kilomètres entre Saint-Amand et Vieux-Condé. À la fin, je suis une loque. Je bave, je suis lessivé. Je n’arrive plus à bouger mes jambes.

Au bout de trois semaines de sevrage, on a le droit de sortir, un jeudi. Ce n’est pas là que je vais replonger. Je bois juste du Coca. Puis quand la journée de sortie se termine, on souffle dans le ballon. Il y en a un qui revient avec 1 gramme 2 en affirmant qu’il a juste bu un panaché. Il devait être viré de la cure. Il pleurait comme un enfant. On a signé une pétition pour qu’ils le gardent et lui donnent une autre chance.

Finalement, je sors. Mon épouse, à l’époque, n’achetait jamais d’alcool. Mais quand je sors de cure, c’est le contraire. Il y a des bouteilles qui traînent partout. Je décide de quitter ma femme. Je pense qu’elle me veut du mal. Puis la mort de mon père est le deuxième déclencheur.

Quarante-deuxième clap. Plan d’attaque.

C’est là que ma révolution intérieure se fait. Je retourne une seconde fois au foyer. Je contacte un ami, un vrai, pour m’aider. Je m’attaque à 22 ans de boisson. Le copain arrive et je lui explique ma décision car la cure n’a pas suffi. Pour arrêter, il faut que je sorte de tous mes cercles d’amis. Je dois tourner une page très lourde, je recommence tout à zéro.

Quand je lui annonce tout ça, l’ami éclate de rire. Ce rire-là va encore plus me décider. C’est comme un coup de couteau. Je me suis dit, tu verras mon pote, on en reparlera, solidifiant l’idée que j’avais prise.

Je lui explique en détail comment il faut s’y prendre et il va réellement m’aider. Voici mon plan d’attaque.

  1. C’est toujours lui qui doit faire mes courses, zéro alcool, que des jus de fruit.
  2. Trois Xanax par jour, un le matin, un le midi, un le soir.
  3. L’obligation pour moi de rester coucher, enfermé dans cette chambre, c’est même lui qui lavera mon linge, mes draps, je ne bouge pas d’ici.
  4. Aucune excuse, aucune dérogation à cette liste punaisée sur le mur et signée par nous deux. Je la relis tous les jours pour me donner des forces.

Ce copain tient bon. Un miracle. Il vient tous les jours. Je dois changer mes draps, à cause de la transpiration, trois fois par jour. Avec des crampes horribles dans le dos. Partout. Des vertiges, des nausées, des migraines. Tous tes muscles se tendent. On croirait que ça va péter. C’est comme… comment dire… comme un exorcisme… je vous jure comme si un démon sortait de moi. Tous les jours, je pense que je vais crever.

Ça dure un mois, les souffrances, les transpirations. Un mois d’angoisse. Tu te réveilles, tu as le cafard, tu te couches, tu as le cafard. Cafard, le mot est faible. Tu es dans le trou, comme une bête, recroquevillé, bien au fond. Caché sous les draps. Tu ne vis pas. Sincèrement, tu penses que tu vas crever. Tu sens la mort, l’odeur de la mort autour de toi, sur toi. Elle fait partie de toi. Tu entres, tu sors de ta chambre, tu te promènes avec la mort.

Mais doucement, tout doucement, tu ne t’en aperçois pas tout de suite, tu reprends de l’appétit. Tu commences avec des fruits. Et quand tu manges, c’est bon signe. Même si de temps en temps, reviennent des étouffements et des sueurs froides. Dans cette souffrance, ce qui m’aide à tenir, c’est l’idée de la réussite à venir : vivre.

Après deux mois et demi de combat avec cet ami, je recommence à sortir. Je me souviens de la première fois où je sens l'air frais du dehors sur ma joue. Avant, ma peau, c'était du carton. J’évite les copains et vais embrasser ma mère.

- J’ai arrêté de boire maman.

Elle me foudroie du regard.

- Si tu as envie de te moquer de quelqu’un va voir une autre personne, je n’ai plus de temps à perdre avec toi !

Après la mort de mon père et ma rupture avec mon épouse, c’est la troisième claque qui va me donner des forces et m’aider à tenir bon. Sa réaction était normale. J’avais fait cette promesse un million de fois. Mais ce jour-là, elle m'électrise.

Livres vivant ici

Quarante-troisième Clap. Au nom du père.

Je ne suis jamais allé me recueillir sur la tombe de mon père au Maroc. Dans ma tête, c’est comme si je croyais qu’il allait revenir.

J’ai six ou sept personnes de ma famille enterrées là-bas, je n’y suis jamais allé par peur qu’on me pose cette question.

- Pourquoi n’es-tu jamais venu, pourquoi n’as-tu jamais donné de nouvelles, tu as honte de nous ?

Je ne me sens pas prêt.

Il y a la tombe de Latifa, bien sûr. Mais aussi de ma grand-mère Fatima. Celle de ma tante, Malika. Et celle de mon cousin Ahmed, mort noyé, aspiré par les canalisations de la piscine à Casa. Ils l’avaient vidée en oubliant qu’il restait un nageur, au fond. Celle d’Azzize qui travaillait à la mairie. Abdellah, le mari de Fatima… ça en fait du monde à voir.

Sans compter les vivants. J’ai peur des vivants. Comme si j’avais des comptes à rendre. Le pourquoi du comment. Impossible d’aller voir mes morts sans rencontrer les vivants. Ils ne me le pardonneraient jamais. Au fond de moi, je sais que je dois le faire, je me sentirai enfin allégé. J’en ai besoin. Rien que l’idée du groupe familial qui m’attend et du regard qu’ils me lancent…

Mais d’abord, c’est mon père que j’irai voir. Et je lui parlerai, je crois.

 

Clap de fin.

- Je suis là papa, regarde mon visage, c’est moi, c’est le visage de ton fils et je viens te dire que j’ai arrêté de boire, arrêté de me détruire, tu n’as plus à t’inquiéter pour moi.Tu comprends ?

Malgré ton silence, depuis que j’ai claqué la porte de la maison, tu es restée la personne la plus importante dans ma vie.

Et tu me manques.

Je sais que tu avais beaucoup misé sur moi. Tu disais toujours : il est pas con mon Rachid, il va y arriver, il va s’en sortir.

Comment tu savais ? Oui. Tu as raison. Je  m’en suis sorti. Tu vois ?

J’aurais tant aimé parler de tout et de rien avec toi.

Que tu me serres dans tes bras. Que je me sente protégé. Que je me sente ton fils. Tu comprends.

Ne m’en veux pas, s’il-te-plaît. Maman te comprenait pas moi. Pourquoi étais-tu si distant ? Étais-tu indifférent ? Tu sais que j’ai mal tourné mais je me suis ressaisi et je t’ai toujours respecté. Penser à toi m’a donné des forces. C’est pour ça que je viens te voir et que je te parle aujourd’hui. Ce n’est pas facile. Mais je suis là pour toi.

J’aurais voulu être ton fils plus longtemps et autrement que par le nom. Tu comprends ? Serre-moi dans tes bras papa. S’il-te-plaît. Oui, comme ça. Laisse-moi te serrer dans mes bras.

Je ne regrette rien tu sais. C’est ma vie, c'est comme ça, je peux pas revenir en arrière, et je la dépose devant toi.

Tu comprends ?

Oui, je le sais.Enfin, j'espère.

À bientôt papa.

Je t’aime.

Je reviendrai.

 

Ensuite j’irai embrasser la tombe de ma petite sœur Latifa. Mais là, je n’aurai plus envie de parler. Je le sais. Et ce sera bien comme ça.

 

Livres vivant ici

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belaval 05/10/2014 19:08

Emouvant. Dur et long combat contre l'alcool...pourvu qu'il tienne

louisiane 05/10/2014 18:55

Il dit qu'après six mois sans boire, il replonge dans l'alcool ; que c'est certainement le quartier et les copains qui en sont responsables. Je serais plutôt d'accord car dans notre quartier, pour être large, 1 personne sur trois boit chaque jour mais ce n'est pas une fatalité mais le fait que le regroupement de ce que l'on appelle " les cas sociaux" en est responsable : pas de travail, on vit plus ou moins bien des aides de l'état mais l'on trouve de l'argent pour s'acheter de l'alcool pour s'étourdir et parfois nous emmener bien bas même si l'éducation que l'on a reçu ne nous prédisposait pas à ce risque Alcool, et drogue