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Publié par Sampiero Dominique

Anonyme

HISTOIRE d’un amour

du

jardin

 

 

 

Je veux pas qu’on mette

mon nom

t’as qu’à écrire

Marguerite

Livres vivant ici ( 2 )

Premier clap. À côté du père.

Non, non, je ne veux pas qu’on mette mon nom, je préfère rester anonyme ou alors tu n’as qu’à écrire Marguerite… C’est comme ça qu’il m’appelle Monsieur Dudu, le conseiller général, il m’appelle Marguerite.( rires ) 

Oui, alors voilà, voilà ce que j’aimerais te raconter car avec le temps j’ai l’impression d’être passée à côté de mon père. Et c’est important pour moi de le dire. Je n’ai vu que ses mauvais côtés… J’étais plus tournée vers maman.

Deuxième clap. Les petits chaussons.

Je suis né au milieu, entre mon petit frère et ma grande sœur, avec trois ans chacun de différence. J’étais bien chez moi et je restais avec maman. J’ai vu le jour à Beuvrages et déménagée à valenciennes vers 9 ans. Je lisais beaucoup à cette époque. De tout. Ceux de la bibliothèque. Et ceux que j’achetais. La rose, la verte. Mais en arrivant en ville, la vie de tous les jours est différente. À Beuvrages, tout le monde se connaissait. Et j’ai eu du mal à m’habituer à l’anonymat de la grande ville. Donc je restais chez moi, je lisais ou tricotais avec ma mère l’après-midi. C’était dans une maison où il fallait tout refaire. En attendant de monter le chauffage, maman nous tricotait des petits chaussons pour ne pas avoir les pieds gelés.

Troisième clap. Les heures impossibles.

On a vécu pendant quinze ans dans les travaux. On a tout refait de la cave au toit. Une chambre pour mon frère dans le grenier. Papa a tout bricolé de ses propres mains. Il savait tout faire. Les murs étaient en bourre, on vivait dans la poussière. Pas de télé avant les années 66. Papa ne voulait pas : les études d’abord. Lui était soudeur à Vallourec. Il faisait double journée, Raymond. Papa s’appelait Raymond. À part son boulot, sa maison, son foyer… et ses jardins ! Toujours au jardin, papa ! Mais pas vraiment de vie sociale. Il rentrait du travail et filait à son jardin jusqu’à des heures impossibles. Il fallait rouspéter et l’appeler à la nuit tombante : papa, tu viens manger oui ou non !

Quatrième clap. Biographie du jardin

Un très grand jardin. Tout en longueur. On sortait de la cour qu’il avait pavée lui-même en grosses dalles marbrées et grises. Sur la droite, maman avait insisté… un petit coin pour mettre ses fleurs… car pour lui, c’était pas comestible, les fleurs, donc, inutile. Ensuite une ligne de piquets pour mettre le linge à sécher. Sur la gauche, un compost. Tout ce qui était à mettre là, on le mettait là. Et ensuite, son jardin, et là, pas le droit d’y toucher. Un grillage le séparait de la maison mitoyenne avec le voisin.

Je me souviens, il faisait des endives. Un tas de terre énorme pour enterrer ses endives. Enfant, je me disais que c’était impossible que les endives poussent sous autant de terre. Papa répondait : mais si voyons, c’est comme ça que ça pousse, c’est souterrain les endives !

Des fraisiers aussi. Beaucoup de fraisiers. Des tomates. Une vigne aussi que mon oncle avait rapporté de Cahors. Et qui donnait des petits raisins un peu sucrés et acides.

La période où il tirait les pomme-de-terre, pas question de faire une sortie ou par exemple d’aller à la ducasse, il fallait lui donner un coup de main… laver, faire sécher, trier… Toutes les plus petites étaient récupérées à part et cuites à la graisse à frite avec la pelure. Un délice.

Cinquième clap. Pas touche !

À l’époque, on sortait toujours à trois, jamais seul. On allait jouer par exemple au square derrière l’église saint Michel… on retrouvait toutes nos copines d’école. Il fallait être rentré à 17 heures. Et 17 heures, pas 17h une ! Si jamais on arrivait en retard… papa nous attendait sur le pas de la porte… Il ne nous disputait pas mais nous disait : quand même, je me fais du mauvais sang, les filles !

Pour en revenir au jardin, il cultivait aussi des tomates qu’on savourait, des rouges, mais aussi des jaunes, très sucrées, du bonheur. Mais on ne touchait pas aux plans, il y avait un doigté spécial, une façon particulière de les pincer, trop difficile pour nous. Par contre quand il repiquait ses poireaux avec un outil qu’il avait fabriqué lui-même, il faisait le trou et nous, avec notre petit seau, on déposait un poireau dans chaque trou.

Idem pour les fraisiers, pas touche ! Les fleurs, pas question, pas dans son jardin, c’est pas du comestible, ça ne sert à rien ! Ouste !

Les allées, t’inquiète pas, c’était net et bien carré, bordé de vieilles ardoises récupérées pour pas que la terre croule dans les allées, et au sol, des dalles, il est allé jusque là, papa, des dalles pour ne pas se salir les pieds et ramener de la terre dans la maison.

Au bout du jardin, également fermé, il avait bricolé une barrière avec une pente légère en béton pour rentrer sa mobylette, le soir, plus facilement par l’arrière, bien sûr cette barrière construite avec des planches fabriquées par Monsieur Récupération.

À chaque fois que j’y pense à ce jardin, je vois toujours le mont de terre des endives. Comme un petit terril plat. Mon père a toujours eu le plus beau jardin du quartier. Si, si, vraiment !

Sixième clap. Bisbille.

C’est en grandissant que j’entre en conflit avec lui. Je m’aperçois qu’il est un peu dur avec maman. Je prends le parti de ma mère qui m’a élevée dans ses jupons. Et je suis toujours en bisbille avec lui. Par exemple, il s’en prenait à elle quand on avait de mauvaises notes. Pareil, quand on faisait de travers. Vous rigolez, mais j’ai été élevée à la dure. J’avais 20 ans quand je suis sortie la première fois. Et j’avais une heure précise pour rentrer.

S’il était encore vivant, mon père, je parlerai d’avantage avec lui plutôt que me braquer. J’arrêterai ses réflexions, du genre, tu t’en prends toujours à maman… Fous lui la paix !

J’aurais aimé le sortir de son jardin pour se promener ensemble. Aller à la piscine. Je sais pas, des trucs qu’on fait avec son père. Plus jeune, je me sentais aimée par lui. Je le dis parce que j’avais une tante qui revenait de Paris et qui nous prenait souvent en photo. Il se mettait toujours à côté de moi pour la photo. Et ma tante disait que ses yeux brillaient. Il était fier de ses filles. Mais il nous a élevés à la dure. C’est pour ça que je suis dure aussi.

Septième clap. Corde et pelouse.

Papa est mort d’un cancer de la prostate. Par contre, il a fait un accident cérébral, parce que Monsieur à six du matin était au jardin, juste au moment où le soleil se levait, et, est-ce à cause d’un coup de soleil oud d’une exposition prolongée, il a fait brusquement une embolie avec paralysie du bras et du côté droit.

Du jour au lendemain, plus de jardin. Pelouse.

Il passait son temps assis à la fenêtre à regarder sa pelouse, les yeux dans le vide.

Je pense que ça du être dur. Pour lui. Toute sa vie devenue une pelouse.

Il s’est dit, bon, je ne pourrai plus vivre comme avant.

À cette époque, j’habitais encore chez eux mais je travaillais à Lille. Et je le sentais… à la limite, pour lui, la mort était une délivrance.

Connaissant mon père, il aurait pu se suicider. On le surveillait. Une fois, je suis rentrée du travail et maman m’a avouée : Papa est monté tout seul au grenier alors je l’ai suivi et je l’ai surpris entrain d’accrocher une corde.

Mon père n’était pas un homme à prendre une femme dans ses bras. Ni ses enfants. Pendant sa maladie, j’essayais de discuter avec lui mais il s’était refermé. Il faisait semblant de regarder la télé. Sans un mot. Il fumait beaucoup.

Mes parents se sont sacrifiés pour nous. Maman ne s’achetait jamais de maquillage et se refusait certaines choses. Pareil pour mon père : ça ne le dérangeait pas d’être en haillons… ça suffisait bien pour le jardin !

Je l’ai soigné pendant un an et demi. Je le conduisais à ses chimios, à ses radios. J’avais pris un an de congé pour soigner papa. Toute les nuits je dormais d’un œil, j’étais sur le qui-vive au cas où il m’aurait appelée.

A la fin, on sentait bien que c’était les derniers jours. Tout à coup, il murmure : 

- J’ai soif !

Maman s’avance pour lui donner un verre d’eau et il répond.

- Pas toi, Loulou !

Loulou, c’est mon surnom. Je lui ai donné, il a bu son verre et il s’est rendormi. Vers 16h30, mon frère appelle pour prendre de ses nouvelles.

- Il dort tranquille !

Puis ma sœur, une demi-heure après. Pareil.

Mais au bout d’un moment je dis à ma mère.

- Papa est bien pâle, tu ne trouves pas ?

Je m’approche de lui, il était tiède.

Il est mort comme ça tout doucement dans son sommeil. Mais je n'arrivais pas à réaliser car je n'avais aucune expérience de la mort.

Ensuite, tout était prévu. Les pompes funèbres l'ont emmené. Après son décés, je suis resté avec maman pour la soutenir.

Je pense qu'il le sait que je l'aime maintenant, papa, je lui dis tous les jours.

 

Livres vivant ici ( 2 )

Commenter cet article

J 23/10/2014 13:16

EH OUI JE T'AI RECONNUE DANS TON RECIT MAIS SI TU NE VOULAIS PAS DIRE TON VRAI NOM TU T'ES QUAND MEME VENDUE.EN LISANT TON HISTOIRE J'AI COMPRIS QUE CELA ETAIT TOI, MAIS JE NE DIRAIS RIEN.TU ME RECONNAITRA AUSSI BISOUS

Gery 17/10/2014 19:21

Bonjour Madame
Un teste très émouvant et les silences entre les mots encore davantage.
Merci.

marguerite 17/10/2014 14:09

Merci pour cette jolie restitution.
merci Dominique, je vais imprimer ton article et le garder comme un cadeau précieux car cela m'a fait comprendre certaines choses.

F-X Farine 17/10/2014 14:04

Bonjour Chère Madame Marguerite,

Tout est bouleversant dans votre texte et toute votre humanité ainsi que celle de vos parents ruissellent dans ce récit fidèle et sensible.
Merci à vous pour ce beau et émouvant moment de lecture que j'ai pu partager avec vous !

marguerite 17/10/2014 14:12

Si ce récit vous a sensibilisé, j'en suis heureuse et je me dis que je n'ai pas perdu mon temps en dévoilant une petite partie de mon jardin secret.