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Publié par Sampiero Dominique

Rachid ESSAMI

HISTOIRE d’un déracinement

Deuxième chapitre

 

 

 

Entre arbre et arabe

Il n’y a qu’une lettre

qu’une terre

à bouger

 

 

 

Livres vivant ici
Livres vivant ici

La Ciotat. Valenciennes.1975.

 

Treizième clap. Voyage, voyage.

On arrive par le train. Avec un cargo entre Tanger et la Ciotat. À cette époque, je n’avais jamais pris le bateau. Je suis resté dans la cale pendant plusieurs jours. Je ne supportais pas la houle. On aurait dit un clandestin ( rires ). J’étais malheureux, vous ne pouvez pas savoir. Comme on dit : voyager dans le temps. Et bien à chaque fois que je le raconte, j’ai l’impression que c’était hier. J’en ai encore mal au ventre. Avec une boule, là. Peut-être parce que le déchirement était fort. J’étais recroquevillé entre les bagages rangés dans la soute. On aurait dit un rat. Le menton entre les genoux. Je me vidais de tout. Du Maroc. De ma peur. De ma colère. Putain, je vomissais. Je dis ça, mais ne vous imaginez rien. Je suis bien en France aujourd’hui. Vraiment. Et même, je connais mieux l’histoire de France que celle du Maroc. Et puis, j’ai connu un Maroc qui n’existe plus aujourd’hui. Un Maroc ancien. On faisait tout au charbon de bois. Dans la cale, de temps en temps, mon frère  m’apportait un peu d’eau. Je ne suis jamais monté sur le pont durant tout le voyage. Je n’ai jamais vu le ciel entre Tanger et La Ciotat. J’ai voyagé comme dans un tunnel pendant trois jours. Trois jours de douleur. Je ne me souviens pas d’avoir souri. Le mal de mer et le mal du pays, en même temps. Quand je suis sorti de ma soute, j’ai eu mal aux yeux. Ebloui par mon débarquement à la Ciotat. Rien d’autre. J’ai mal partout quand j’y pense et il n’y a pas de médicament pour ça. Aucun traitement, sauf… le temps. Et encore. Le temps ne résout pas tout. Faut prendre sur soi.

Livres vivant ici

Quatorzième clap. Gare de Valenciennes.

Ensuite, une douzaine d’heures de train et terminus, on descend à la gare de Valenciennes. La première chose qui me frappe : les gens. Ce ne sont pas les mêmes silhouettes, les mêmes personnes qu’au Bled. L’accoutrement change. Au Maroc, ce ne sont que des djellabas. Et moi, brusquement, je découvre ma première mini jupe avec une jeune femme qui me passe sous le nez. Mon père, El Kebir, me murmure, chut, un peu de dignité mon fils ! en signe de respect. Mais quand on est petit, on a les yeux partout, non ? On veut tout savoir. On est plein de questions. La deuxième chose, c’est le souvenir auditif, vous savez, comme des petites cloches dans la gare et la voix de la femme qui parle pour annoncer les départs et les arrivées. Elle avait quelque chose d’inquiétant cette voix, car elle ne venait de nulle part.

 

Quinzième clap. Les gens.

Beaucoup de personnes qui me croisaient me disaient bonjour. Et même parfois me parlaient.  Ils discutaient entre eux et parlaient une langue dont je ne comprenais rien. J’avais envie de suivre leurs phrases, de comprendre. C’était comme une mélodie étrange. Bonjour, ça va. Même ça, je ne comprenais pas. J’étais un beau petit garçon et peut-être que ça leur inspirait de la pitié mon air renfrogné, pas content d’être là. Je ne sais pas l’expliquer. Est-ce qu’ils me parlaient par pitié ou parce que j’étais mignon ? Ou encore plus simplement parce que je n’étais pas français et que j’étais une curiosité pour eux. À 9 ans, je ne connaissais même pas le mot racisme. Le mot n’existait pas encore dans mon vocabulaire.

 

Seizième clap. La magie des châteaux.

J’ouvrais grand mes yeux. Cette modernité par rapport à la France me sautait à la figure avec les néons qui clignotaient, les bâtiments, l’architecture. C’était quasi paradisiaque. C’est l’été, et vous imaginez, en sortant de la gare, le palais du Grand Hôtel, avec les gens affalés en terrasse qui buvaient toutes sortes de boissons colorées, les parasols. Tout est fait pour attirer, consommer et on a l’impression que les gens sont heureux. Et que tout est gratuit. Facile. La Coupole ! Le bristol ! Quel choc pour moi : de vrais châteaux, il doit y avoir des princes et des Emirs qui vivent là-dedans. Et tous ces néons. C’était pour moi une sorte de Las Vegas du Nord comme dans un film. Bref, cette magie des lieux m’a fait oublier quelques secondes ma rancœur. Heureusement que le cerveau dispose de cette force, de cette capacité de rêver, de s’évader, sinon, on ne sortirait jamais de la souffrance, non ?

 

Dix-septième clap. S’adapter à tout prix.

Je ne sais pas pourquoi j’ai eu cette rage, cette volonté de comprendre le plus vite possible comment tout ça fonctionnait pour m’adapter. On est enfant, on a tout simplement envie de comprendre. Comprendre, pouvoir tenir une conversation, répondre à quelqu’un. On n’est pas fait pour rester là, à ne rien faire et rester stupide, ce n’est pas naturel.

 

Dix-huitième clap. Quels bagages ?

On ressemblait à mon avis à une tribu de porteurs quand on est débarqué à Valenciennes, de quoi faire peur aux gens, qu’est-ce que c’est que ces arabes avec plein de valises, des trafiquants ? On en avait chacun 2 ou 3 et même les plus costauds, 4 paquets en tout genre. Sous ma valise, on me voyait à peine, c’était comme un rempart entre moi et le monde. Mais on se sentait plus fort car on était une famille. Une famille de valises sur pattes, de valises qui bougeaient toutes seules comme des scorpions dans le désert. Mais putain, qu’est-ce qu’on a souffert dans les mains, dans les bras, pendant les changements !

 

Dix-neuvième clap. Chanter dedans, dehors.

Il ne faut pas oublier et je sais, je me répète : c’est un déracinement. Donc on emporte le plus possible. On entasse son amour du pays dans un coffre. Comme pendant une guerre, quand on évacue. On emmène dans nos valises ce qui nous fera le plus penser à lui. Des objets qui le nomment, portent son odeur, et nous rattachent à sa terre, à sa lumière. Moi, je me souviens, j’avais pris un Tam Tam comme je voulais être un artiste, c’est logique, non. Une guitare, impossible, j’avais renoncé, trop de cordes pour mes deux petites mains. Alors que mon frère Azzize avait emporté une mandoline et il nous jouait des airs d’ici, enfin de là-bas, je me trompe parfois dans les mots entre ici et là-bas, mon là-bas est ici et quand je pense ici…. Bon d’accord, c’est pas clair ( rires ). Enfin bref, Azzize prenait son instrument, jouait et on tapait dans les mains pour l’accompagner. Je ne revivrais plus jamais ces moments-là, mais ils sont gravés à jamais, chanter avec papa, maman, tous ensemble, comme une famille. Vous comprenez ? Par exemple, me reviennent les paroles de cette chanson que je connais par cœur, l’Habiba, la bien aimée, une sorte de chanson d’amour à l’eau de rose, qui disait ça ( il chante ) :

Sans toi, je ne suis rien

Sans toi je n’ai rien

Tu fais partie de moi

Je n’ai que toi

Mais depuis qu’on a perdu mon père, on a perdu un pylône de notre famille. Plus rien n’est pareil et la famille se désagrège. Mais bon. J’ai pris ma décision : je suis devenu quelqu’un qui regarde loin devant alors qu’à un moment, je ne faisais que regarder derrière.

 

Vingtième clap.

Je pense qu’il existe un amour qui dure, l’amour de son pays ou l’amour de quelqu’un. Quand je vois des couples qui s’embrassent encore à 80 ans, c’est magnifique, comment leur tendresse a-t-elle pu durer et rester intacte aussi longtemps, y-a-t-il des secrets ? Pour moi, je ne comprends pas comment chaque lettre de l’alphabet arabe est restée intacte en moi, dans son dessin comme dans sa prononciation, par quel miracle, alors que j’ai traversé des périodes graves, d’alcoolisme et de dépendance, et que cette partie de mon héritage est restée intacte comme une enfance, quelque chose de précieux, plus que ma vie. Pourquoi ?

 

Livres vivant ici
Livres vivant ici

Vingt et unième clap. Premiers jours.

Une maison nous attend, pas loin de la place de Neubourg, au 16 de la rue des Porchelets. On entre. Elle est délabrée. Il y avait de quoi faire ! Mais c’est un palace. Quatre étages. C’était immense par rapport à notre hutte avec une seule pièce ! Ma mère a eu du boulot pour rendre tout ça viable. C’était insalubre. On a retapissé. Genre salon marocain. On s’est remis dans notre contexte quotidien. À l’intérieur de la maison, on était au Maroc et quand on sortait, on était en France. Un seul mot de français quand on rentrait et on se prenait une bonne claque. C’était la règle pour garder à tout prix notre langue. Quand je débarque, ce sont les vacances. Je me ballade dans la ville. Découverte. Les vitrines, ça n’existait pas en verre chez moi. La place d’armes. Je suis ébahi. Je vois des gens manger des croque-monsieur. Heureusement que je ne savais pas ce que ça voulait dire, croque-monsieur, sinon je crois que j’aurais pris les français pour des cannibales.

Les discussions autour de moi volaient comme une sorte de jargon animal. Mon corps, ma personne étaient présents à tout ça, je voyais, j’entendais tout. Mais je ne pouvais pas agir. On va dire que j’ai flâné, ébahi par ce que je découvrais, mais aussi comme un pro, une sorte de flânerie volontaire pour comprendre et tout découvrir. Petit pantalon, petite chemisette. Je me souviens comment je regardais les gens pour voir s’ils étaient vraiment réels, je n’avais jamais vu de blond, je tournais autour d’eux pour être sûr que j’étais bien réveillé. Et que je ne rêvais pas. Mon corps était bien ici, à Valenciennes, mais mon esprit de 9 ans était resté là-bas et il fallait que je découvre, que je comprenne tout le plus vite possible pour relier à nouveau mon corps et mon esprit.

 

Vingt-deuxième clap. Amis ?

D’abord, j’ai fait connaissance de mes voisins. Ils jouaient au football. J’ai voulu entrer dans la partie. Je m’approche, je regarde. Et eux m’observent aussi, de loin. En fait et par chance, il leur manque un joueur. Alors, ils essaient de me parler. Je leur fais comprendre par la gestuelle que je ne parle pas français. Eux m’expliquent par les mains : tu entres, tu joues ! Alors j’ai cherché doucement ma place dans l’équipe et je suis devenu un bon avant centre. J’ai marqué beaucoup. J’ai donc joué souvent avec eux et un dialecte gestuel s’est mis en place entre nous. Par exemple, il m’emmenait devant une boulangerie pour que j’achète une baguette et quand je ressortais avec un pain coupé, ils m’obligeaient à y retourner pour le changer. Ces copains de foot sont devenus mes copains de tous les jours. Ils m’ont appris à parler avant l’école par un mélange de mots et de gestes. Dominique, Claude et Philippe : je les fréquente encore aujourd’hui.

Place-toi là, mets-toi là, monte à l’avant. C’est comme ça que je trouve ma place. On se ballade aussi ensemble. De belles choses à voir. Le parce de la Rhônelle. Ils me font découvrir la ville. De temps en temps, j’aime aussi m’isoler, j’en ai besoin pour faire le point. Me rappeler le pays. Je n’ai jamais vécu dans la misère, La douleur oui, la misère, non, jamais. Mon père était aussi boucher en France et c’était un homme généreux. Il voulait que sa famille vive bien. J’ai mangé de la viande tous les jours. Papa voulait qu’on soit fier de ses enfants.

Un jour, on a volé des chocolats Rue de Paris. En ce temps-là, il y avait des Chocorêve. C’était dans un distributeur automatique et on avait trouvé le moyen de passer nos fins doigts sous les tiroirs et de tirer un à un tous les Chocorêve. Mais bon, j’étais avec des français et on partageait tout. Les bonnes et les mauvaises choses de la vie. Une fois j’ai vu un garçon taper sa mère. J’ai failli le déglinguer. Merde ! Moi qui baiserai les pieds de la mienne, c’était insupportable. Je lui ai mis une vraie dérouillée, ça l’a calmé. Désolé mais ça, c’est pas possible pour moi !

Livres vivant ici

Vingt-troisième clap. Esquisse d’amourette.

J’étais timide. Très, très, très timide. Une fille me regardait : je faisais l’arc en ciel. Je passais par toutes les couleurs. Mais le contraire du paon, pas pour frimer, par honte et par peur plutôt. Un jour, une fille m’a embrassé sur la joue à l’école, j’en ai rêvé pendant des semaines. Je tenais la porte pour que tous les élèves entrent en classe, elle s’appelait Elodie, petite, brune, cheveux au carré, yeux verts, très belle, et en passant pour me remercier de tenir la porte, elle m’a embrassé. Je n’ai pas su répondre à aucune question de la journée. Quand j’y pense. Elle était très belle et si elle a fait attention, aujourd’hui, j’en suis certain, elle doit encore être très belle.

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Razika 07/11/2014 22:23

Bises de Marseille : quelque part entre la Ciotat et Valenciennes ! ;-)

Gole 02/09/2014 15:40

Bonjour,

... moi, c'était les cacahuètes, pas les Chocorêve que je piquais dans le distributeur. Une fois l'emballage sous vide crevé, le paquet se pliait à l'injonction de sortir...
Quant à votre brunette, la mienne était blonde mais m'inspirait la même timidité...

Bref nos différences "nous" ressemblent et contrairement à Louisiane, je ne crois pas qu'elles aient engendré le racisme, sorte de chimère mi-peur mi-ignorance que la société inculque peut-être malgré elle.

louisiane 01/09/2014 13:07

J'ai omis une partie au début du texte : Très jolie histoire , c'est vrai qu'ils sont passés par des moments difficiles.

louisiane 01/09/2014 13:05

Très jolie histoire qu'ils sont passés par des moments difficiles, si le racisme est né, c'est à cause, cela n'engage que moi, parce que "ses frères" de race ont dérapé.On me dit raciste , non désolée, je ne suis pas raciste, dans mon immeuble il y a des arabes avec qui je m'entends très bien, d'autres.Il est vrai aussi que je n'ai pas eu cette éducation de quartier, j'habitais en dehors de la ville certes mais nos parents nous ont inculqué le respect ; à la maison , l'école terminée, nous rentrions pour goûter et faire nos devoirs, il n'y avait pas de télévision.Vers 20 heures au lit, pas question de traîner alors qu'ici je vois des gamins (quelque soit la race) qui à 22 heures sont encore à traîner dans les rues.
En conclusion : le racisme est né de nos différences.