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Publié par Sampiero Dominique

Rachid ESSAMI

HISTOIRE d’un déracinement

Quatrième chapitre

 

 

 

Entre arbre et arabe

Il n’y a qu’une lettre

qu’une terre

à bouger

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Trente-troisième clap. Nommer ma fille.

Je venais de connaître une femme et comme j’avais envie de liberté, elle m’a facilité les choses. Avec le recul, je me dis que je suis allé trop vite. Cette femme est devenue un levier pour ma transition. C’est-à-dire quitter ma famille. C’est la mère de ma fille Latifa qui aujourd’hui a 19 ans et porte le prénom de la petite sœur que j’ai perdue. Je lui ai parlé de ce choix de l’appeler comme ça, à ma fille, elle en est donc consciente et même fière, je crois. Par ce prénom, elle se sent intégrée à ma famille puisque sa mère est française. Pour moi, l’appeler Latifa, c’était comme une protection pour elle. Elle aurait préféré s’appeler Essami. Je l’ai reconnue, elle se nomme donc Latifa Bruniaux Essami. Quant à moi, je ne me sens jamais seul puisque je suis du signe Gémeaux, vous comprenez, c’est pour ça que je suis deux. Rachid et Samy… ( rires ).

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Trente-quatrième clap. Danse, paillettes et solo.

C’est donc l’année de la vague Hip Hop. On peut dire même du tsunami hip hop. Et je me lance. À cette époque, on me voit partout. Au Macumba, à Lille. En Belgique, au New Look. À Valenciennes aux Cattenelles. Dans des concours de danse, costume et nœud pape. J’étais connu comme le loup blanc même si pour un arabe, je suis plutôt basané   (rires). Au début, entre danseurs, on improvide des concours dans ces boîtes de nuit et l’idée plaît aux patrons de ces discothèques. Ils décident, chaque samedi, de lancer des spectacles. C’était tout un business.

Comment j’ai appris ? C’est simple. En regardant la télé. Je me passais des cassettes video de Michael Jackson. J’apprenais au ralenti, en appuyant sur la touche ralenti. J’étudiais ses pas un à un. Vous ne pouvez pas vous imaginer le nombre de pas dans une chorégraphie. On ne voit pas le travail à la fin juste un enchaînement fluide. Je pouvais passer une journée de travail, dix heures par exemple, sans m’arrêter, sur un clip et sans finir toute la chanson. J’étais dur avec moi-même. Je ne me posais même pas la question : vais-je y arriver ? Plus rien d’autre ne comptait. Je m’endormais en dansant. Je me réveillais en dansant. Quand on le veut vraiment on arrive à tout. Par exemple sur Remember the time : énorme choré en Egypte. Habillé en doré. Michael, c’était le messie de la danse. Lui aussi s’était adapté à la vague hip hop pour ne jamais être has been.

Un souvenir marrant. Si vous saviez comme j’en ai bouffé des chaussures. Ma mère me disait : Mais Rachid, c’est pas possible de trouer ses chaussures comme ça ! Tu marches en traînant les pieds ou quoi ? Oui, évidemment : je faisais mon Moonwalk sur du goudron, sur du gazon, n’importe où ! C’était un Moonwalk marocain version Rachid… à l’arrache… avec les moyens du bord. Je le pratiquais même en faisant les courses à Auchan, je prenais mon article, et hop, je reculais en Moonwalk vers l’article suivant. Parfois des gamins m’applaudissaient et criaient : Regarde Maman, il danse ! J’adorais être apprécié comme ça, vraiment. Je me disais : je commence à vivre.

À force de m’imposer dans les soirées, je deviens une notoriété dans ce milieu de la danse. Quand j’arrive, on ne m’appelle plus Rachid mais on dit : Tiens, je te présente Michael. Et moi je m’entraine, je m’entraine comme un fou. Je recherche la perfection, l’intense, la sueur. J’apprends toute cette technique en trois ou quatre mois et j’atteins un haut niveau... reconnu jusqu’à Lille. C’était excitant qu’on s’intéresse à moi.

À cette époque, j’aime le contact. Les fêtes, les fêtes, les fêtes. Et à force, la boisson. Et le pétard dans la foulée, suite logique. Vous n’allez pas me croire mais je m’en fous du pétard pour le pétard dans ces moments-là. C’est autre chose. Avec l’alcool ou le shit, je ne veux pas faire de publicité, non, c’est pas ça, au contraire et j’en ai fini avec ça aujourd’hui, mais je me sentais plus libre, plus fluide, plus créatif, vous comprenez, non ? C’est ce que je ressentais.

Comme un cycliste ou un sportif de haut niveau qui se dope pour améliorer ses performances, et de toute façon, il faut arrêter d’être hypocrite, ils le font tous. J’écoutais la musique. La musique entrait en moi. Et quand je venais sur la piste, c’était elle qui me dictait mes mouvements. Je faisais un avec elle. Et je sentais que l’alcool et le cannabis déclenchaient plus vite le processus… ça aide à devenir un autre… Tous ceux qui parlent de fumer ne décrivent jamais leur ressenti.

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Trente-cinquième clap. Je est un autre.

Ma dépendance ne s’est pas créée au niveau du shit que je fumais juste le week-end car je voulais rester maître de moi-même et de la situation, me situer dans un entre-deux qui me permettait d’être encore plus créatif.

Au début, je ne dansais que le samedi et dimanche. Et petit à petit, du lundi au lundi. Je pars avec la vague et je ne m’en rends pas compte. Malgré moi. C’est comme s’il y avait deux ivresses, l’alcool et la danse, qui s’emboîtaient. Tout doucement, je ne vais plus rien maîtriser.

J’ai une addiction à la danse et l’alcool m’aide à me dépasser physiquement. L’alcool est mon dopant. Si c’était à refaire, je sais qu’il est trop tard, mais j’aurais choisi un autre dopant que ça.

Quand aujourd’hui un mec me dit, regarde mec, j’ai défoncé la bouteille de whisky de deux litres, je lui ai niqué sa race, je lui réponds, non mec, tu ne l’as pas défoncé comme tu dis, elle est juste vide, elle, on n’en parle plus, on tourne la page, mais c’est bien toi qu’elle a niqué et personne d’autre, la bouteille !

C’est donc avec la danse et la griserie qui va avec que je bascule. L’alcool me tient toute la semaine. J’accélère le processus de dépendance sans m’en rendre compte. Avec le hip hop des années fin 90, j’étais bien dedans. Mais je ne suis pas encore amer. Pas de recul. Je n’ai pas encore réfléchi et creusé le problème. Pas le temps de penser. On fait tout pour ne pas avoir le temps de penser.

Et puis tout doucement, je mets la danse de côté. La fête prend le dessus. Je paie des pots à tout le monde, je suis le roi du monde. Fêtes, bagarres, révoltes. L’alcool est bien installé. J’entre partout gratuitement. De temps en temps, j’ai besoin de m’isoler. J’essaie de faire le point, voir où j’en suis. Mais je n’arrive jamais au bout de ce bilan. Un ami frappe à la porte et hop on file boire un coup !

Avant que soit démoli une partie de Chasse Royale, il y avait un carré de briques entourant un carré de pelouse et un arbre. On l’appelait Bob Marley cet arbre parce que son feuillage tombait au sol comme les Dreadlocks du chanteur. S’il avait pu parler dans son écorce, il en aurait raconté des choses. C’était le cœur de notre jeunesse. On planquait du shit et des boissons dans le creux du tronc à la naissance du feuillage. Quand ils l’ont abattu, on était triste. C’était comme un ami qu’on avait perdu. Il avait fait un bout de chemin avec nous comme pour nous rassembler et nous protéger.

Je ne me rendais pas compte qu’avec l’alcool j’étais entrain de me tuer et de tuer mes amis. C’est moi qui les entrainais avec mon argent.

Par exemple, avant le café d’Hocine, c’était une pharmacie. Juste à côté un petit escalier descendait vers le centre social. On se cachait là. On ne se rendait pas compte qu’en descendant ces marches, on descendait aussi socialement. Un jour, mon copain Bourguy a tagué une flèche noire dans les escaliers en écrivant le mot : Abreuvoir. Vous imaginez ? Oui, c’était de l’autodérision… ça nous faisait rire de passer pour des bêtes, des animaux qui passent leur temps à boire. Un jour j’arrive à l’abreuvoir avec un pack de 24 bières à chaque main. Comme j’avais vu, la veille, le film de Jean-Claude Van Damme, Double impact, je descends l’escalier en criant : Bonjour, je m’appelle Jean-Claude Rachid, moi aussi, je suis double pack de 24 ! Ils étaient mort de rire ! Vous voyez le niveau !

À cette époque, je suis donc à deux doigts de me prendre le mur !

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Trente-sixième clap. Qui va enfin me mettre K.O ?

Les sorties et les soirées s’enchaînent, pas le temps de douter ni de respirer. Un jour, avant de partir à la salle-des-fêtes de Hérin, mon ami Sébastien Khoualed débarque comme un malade dans sa Deudeuche, musique à fond et nous ordonne de grimper. On s’entasse à huit dans sa Diane, on est quasi couchés sur lui. La soirée se passe dans cette ambiance de folie avec quelques embrouilles. En combat j’étais fort. Il fallait que je sois le plus admiré dans un domaine. Dès que je m’énervais, je voulais qu’au plus vite la personne devant moi se retrouve K.O, allongée.

Ce soir là, alors que j’étais total dans le strass et les paillettes, je règle leur compte à deux frères jumeaux qui me contrarient gravement, des baraques, et dans la foulée je casse tout dans l’établissement … la police fait une descente. Je m’installe tranquillement au bar avec une bière et quand les flics m’interpellent, avec flegme et aplomb, je nie tout. Pardon ? Qu’est-ce qui se passe ? Je ne suis pas au courant, je viens d’arriver. Tout le monde me craint, personne ne bronche. Je découvre que je suis bon comédien. Et je ne suis pas embarqué.

Tout se finissait bien à part que la police a décidé de nous raccompagner, leur voiture en escorte sur nos pas, dans notre cité, à la porte de notre immeuble respectif. C’est la première fois que je rentrais chez moi encadré par des gendarmes.

Quand j’y pense, je ne connaissais pas ma force. Je pouvais me battre contre 15 personnes et toutes les dégommer. Aucune douleur, aucun sentiment de culpabilité. Peut-être que j’étais rongé par la déception de ne pas être devenu le meilleur et de ne pas avoir abouti vraiment dans la danse. Une haine s’était installée en moi.

J’ai toujours essayé de sauvé la face, de cacher ma dépendance à l’alcool et de ne pas devenir une épave. Une sorte de rage. En m’imposant physiquement, c’était une autre façon de devenir fort. De devenir quelqu’un. Je sais que je ne suis pas méchant au fond de moi. Mais je n’étais plus moi-même. Je cherchais l’affrontement et que quelqu’un enfin me fasse vraiment mal et mette K.O.

La police, c’était la première tâche au tableau. Un signal d’alarme que je n’ai pas vraiment entendu. Trop de colère contre moi-même, contre tout.

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Trente-septième clap. Arrêt sur image.

Je vais réussir à faire une pause après cette altercation avec la police. Il faut que j’arrête mes conneries, ça va trop loin. Je décide de ne boire que le week-end, en sortie. Pour l’amusement. J’y arrive. Je me reprends en main. Cette décision va me rendre le goût de la danse. Je recommence à m’entraîner à la maison devant le miroir et mes clips et je prends rendez-vous au centre social avec le directeur de l’époque, Jacques Soyez, pour lui demander l’accès à un local pour mes répétitions et former les jeunes.

- Pas de souci mais à une condition.

- Comment ça ?

- Il y a une formation sur le quartier qui va s’ouvrir à la photo.

- Oui et alors ?

- Je veux que tu t’y inscrives !

J’accepte. Je m’inscris. J’apprends à faire des photos et à développer. Il y a même un labo dans le centre social. Je réussis ma formation et on me confie le local de danse. Je demande à mon frère de m’aider pour la Break Dance, une danse au sol et Sohier me propose un contrat pour faire de l’initiation photo au collège.

Voyage culturel à Lyon. Petit reportage et grande expo au retour. C’est un succès avec les familles. Je comprends qu’il n’y a pas que la danse, plus tournée vers soi-même, et que j’ai des capacités, du goût pour le relationnel. Les jeunes m’apprécient et deviennent autonomes.

Mais voilà, les vieux démons reviennent. Tout était devenu trop calme, trop lisse pour moi. Le petit garçon de 9 ans que j’ai laissé au Maroc ne me laisse pas en paix. Besoin de m’arracher moi-même plutôt que d’être arraché par quelqu’un qui ne me demande pas mon avis. Quand je suis heureux, je m’ennuie. Non. C’est autre chose. J’ai peur qu’on me retire mon bonheur alors c’est moi qui décide de tout foutre en l’air. Pour ne plus subir. Je crois que c’est ça. Vous comprenez, vous comprenez ?

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khoualed 28/11/2014 00:44

bonjour je recherche mon oncle sebastien khoualed ( mon parrain ) de valenciennes merci de me repondre si vous avez des nouvelles de lui. khoualed jordane