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Publié par Sampiero Dominique

Rachid ESSAMI

HISTOIRE d’un déracinement

Troisième chapitre

 

 

 

Entre arbre et arabe

Il n’y a qu’une lettre

qu’une terre

à bouger

Livres vivant ici

Vingt-quatrième clap. Ecoles et châtiments.

J’ai trouvé plus de liberté à l’école en France. C’est le temps des encriers, des plumes et des buvards. Au Maroc, la punition était simple : on nous enlevait notre pantalon et on nous fouettait. A côté de ça, en France, être à genoux sur une règle, c’était de la rigolade ! Quand je dis fouetté, c’était avec une règle ou un bâton. Dans les années 70, on était sévèrement puni quand on arrivait en retard. Dans mon école à Casablanca, on portait tous la blouse bleue. C’était assez militaire. Même à la récré, il fallait faire attention : ne rien casser, ne blesser personne. C’était un amusement surveillé. Dans les classes on entendait une mouche voler. Il n’y avait que les bons élèves qui osaient répondre. C’était plutôt un endoctrinement. Tu fais ce qu’on te dit et tu te tais. Une fois je suis arrivé en retard de trois minutes mais pour eux, c’est comme si c’était deux heures. Il faut qu’ils aggravent la situation. Le surveillant celui qui ouvrait et fermait les portes s’appelait Kador. Très costaud, avec une sacrée prestance et un immense bâton. Dans ma mémoire d’enfant, on aurait dit le croisement de capitaine caverne et d’un australopithèque. J’avais donc trois minutes de retard et en panique totale. Je décide de faire le mur et Kador est là, derrière, à m’attendre. Il connaissait toutes les techniques pour entrer par intrusion. Avec lui aucun excuse possible, tout était mensonge. Il fallait juste arriver à l’heure ! Je ne sais pas comment ça m’est venu à l’esprit mais j’ai négocié. Si, si, je vous jure. Le bâton était trop gros, il fallait que je trouve une solution. Et je lui ai proposé… de lui ramener… une boîte de chocolat. Kador était gourmand et ça a marché. Le pire, c’est que même lorsque j’arrivais à l’heure, il me réclamait des chocolats. Les mauvaises habitudes se prennent vite.

Vingt-cinquième clap. Le plus fort mais le plus con.

Malgré la peur des coups de bâtons, j’ai de très bons souvenirs de l’école au Maroc avec la sensation de ne pas étudier assez longtemps et d’être stoppé dans ma trajectoire. Et c’est ce qui me manque le plus aujourd’hui. En France, quand je débarque, je redémarre au CP c’est-à-dire qu’à 8 ans je repars à zéro. Il me faut encaisser ça : trois ans d’école au Maroc à la poubelle ! J’arrive bien à m’intégrer malgré ce malaise. Je suis l’aîné de la classe et le plus grand physiquement. Mais je ne fais pas la loi, au contraire, tout gentil tout poli. Je veux qu’on m’accepte. Et puis, oui, le plus grand, le plus fort physiquement mais je me sens le plus con par rapport à la langue française.

Vingt-sixième clap. Liberté, égalité, fraternité.

Je vais à l’école de la rue Capron, en face du tribunal. Toute ma scolarité se passe là. Ce sont mes plus beaux souvenirs cette école rue Capron car en même temps, je découvre le pays et la langue. Je n’avais jamais vu de carte de France. Et je cherchais toujours à situer le Maroc sur le globe terrestre. J’ai été vraiment bien accueilli. Par le directeur et toutes les institutrices. A part Monsieur Lecerf qui nous tirait les oreilles en faisant une drôle de grimace… sa grimace était tellement rigolote, à mourir de rire même, qu’on oubliait la douleur ! A l’époque, comment dire, je me suis senti protégé. Tout le monde était patient avec moi. Chaque élève dans la classe avait un rôle pour m’apprendre quelque chose. Je me suis fondu dans le groupe. Je ne me vivais même plus comme Arabe, je vous jure. C’est comme si je faisais partie de la petite famille de la classe. J’étais le seul élève marocain de l’école. Je n’oublierai jamais cette période de fraternité enfantine magnifique. Quand il y a trop d’élèves étrangers dans les écoles, il se forme des clans. Très vite les enfants se rassemblent en bande et c’est la cata, tôt ou tard, c’est la cata.

Vingt-septième clap. Champion du trou noir.

J’arriverai au collège de Chasse Royale en 1980 à 14 ans. On faisait du sport à la salle Nungesser. Ce jour-là, saut en hauteur. Je suis bon en sport en général c’est ma façon d’être valorisé. Je m’élance pour sauter en Foss Bury mais je cours tellement vite qu’une fois en l’air avec l’élan, je retombe à côté du tapis, direct la tête sur le béton. Je m’évanouis. Et quand je me réveille, chez moi, quelques jours plus tard… on avait déménagé. C’est bizarre mais il y a comme un vide dans ma mémoire. Avec le choc, mes souvenirs du déménagement ont disparu, comme effacé, et, à mon réveil la nouvelle maison au 182 avenue de Denain, je ne la reconnais pas.

- Qu’est-ce que je fous là maman ? On est chez qui ?

- Chez personne mon fils, on habite ici. Tu délire ou quoi ?

- Mais depuis quand ?

- Depuis ta chute, juste avant, on a déménagé, tu ne te souviens pas ?

- Non, rien, je te jure !

Je ne me suis jamais expliqué ce vide, ce trou noir dans ma pensée. Je tombe évanoui dans un endroit et je me retrouve dans un autre qui n’est pas ma maison. C’est comme mon histoire, mon arrachement du Maroc. C’est violent comme un vide, un trou noir. Une déchirure dans ma tête et mon cœur d’enfant.

Plus tard j’ai repris le saut en hauteur avec un prof qui était kiné également, Monsieur Warny. Et là, je me suis découvert un don. Je sautais 1m73 à l’époque. Quasiment ma taille. J’ai même participé aux championnats du Nord.

Vingt-huitième clap. Première extase.

C’est à partir de la cinquième que je commence à m’impliquer et à m’imposer un peu plus. Je crée une équipe de Hand-ball. Laurent, Frédéric, Patrick et moi. On jouait au HBCA d’Anzin et notre entraîneur s’appelait Wolteck, un polonais. On était bien classé et on a décidé d’ouvrir ça à l’école pour initier les autres au sport. En fin de cinquième, on a même joué contre les profs. On leur a lancé un défi. J’étais gardien et on les a battus haut la main… ça me fait encore sourire rien que d’y penser. Pourtant, ils étaient sûrs d’eux. Physiquement, certes, mais techniquement on leur a mis la pilée genre 28 à 4. Ils nous dominaient en classe mais pas sur le terrain. L’extase. Ils sont repartis tête baissée et, comment dit-on déjà, la queue entre les jambes ?

Vingt-neuvième clap. Les voyages forment la langue ?

On a participé à un voyage en Angleterre avec Madame Gadron. Je parlais bien anglais, 19,5 de moyenne. Je discutais souvent avec la prof en anglais. Je ne révisais rien à la maison et je me servais de ce qui avait été dit en classe. H aspiré et R roulé : pour nous les arabes, c’est facile l’anglais. Pendant le voyage, j’avais des copains qui ne parlaient pas un mot de british et je leur servais de traducteur quand ils voulaient draguer. Je me suis bien amusé à traduire le contraire de ce qu’ils voulaient dire :

  • J’aimerais bien te connaître mieux !

Je traduisais

  • Comment fais-tu pour être aussi moche

 

  • Tu veux bien sortir au ciné avec moi

Je traduisais

  • Tu devrais t’habiller autrement qu’avec ces frusques de ta mère !

 

J’en rajoutais des louches jusqu’à ce que le copain se prenne une gifle. Il y en a même une qui a écrasé sa glace sur la figure de Patrick.

J’ai été hébergé dans une famille sympa : des pakistanais. Ils font un très bon thé avec du lait dedans. Par contre, j’ai eu un gros souci. Ils mangeaient très épicés. Encore plus que nous marocains… A glass of water please, I am burning !

Trentième clap. Le vide du doute.

Au début, c’est tout beau tout rose dans mes souvenirs, le collège puis le lycée. C’est à partir de la quatrième que j’ai un gros doute. Une énorme point d’interrogation sur ma tête : que vais-je faire plus tard ? Quel métier ? C’était le vide total, le néant ! Comme mon trou noir après la chute du saut en hauteur !

Il y a des enfants, on leur demande : qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? et ils répondent aussi sec, journaliste, prof, vétérinaire. Et moi rien. La honte. Rien de rien. Le mur. Je ne me vois dans aucun métier. C’est comme si j'étais inexistant. Sans projet. Sans désir. Je vivais au jour le jour. Je disparaissais au jour el jour. C’est comme si chacun avait un tache, une place sur terre et que moi le Bon Dieu m’avait oublié. Vous comprenez ça ?

C’est difficile à expliquer vous savez. Mais une sorte de dégoût me tombe dessus, un dégoût de moi ? De la vie ? je ne sais pas. Est-ce le déracinement qui remonte à la surface ? Comme un volcan endormi qui se réveille et me recouvre vivant de sa lave ? Peut-être qu’en restant là-bas au Maroc, j’étais fait pour quelque chose ? Pourtant je me préparais à ce quelque chose puisque je priais pour être bon élève et premier ! Donc j’étais motivé, non ?

C’est peut-être ça l'impact de cette décision prise à ma place. Il y a des moments dans la vie, on ne peut pas dire non, et ça, ça me démonte ! Je n’ai pas eu le temps de savoir qui j’étais ni ce que je voulais faire là-bas, vous comprenez, pourquoi voulez-vous que je veuille ou que je sache faire quelque chose, ici !

Plus tard, et on va y arriver forcément dans mon histoire, quand je vais tomber dans l’alcool, tous les jours je me répéterai : si on n’avait pas quitté le Maroc, ça aurait changé ma destinée et  je n’en serais pas là !

Mais à cet âge là, c’était flou, j’étais perdu et on me perdait encore plus en me perdant ici ! A cet âge-là, c’était flou je vous dis j’avais juste envie de réussir mes études. Mais le Maroc me manquait, merde, vous ne pouvez pas vous imaginer. Et je n’ai jamais osé le dire à mon père.

Vous vous rendez compte, m’avancer vers lui et lui dire : Papa je suis perdu, je ne sais pas ce que je veux faire plus tard. Je ne sais plus ce que je veux faire de ma vie. J’ai besoin de retourner au Maroc, tu comprends ?

Impossible, trop peur de le décevoir.

Trente-et-unième clap. Retour éphémère aux sources.

Pourtant, tous les ans, pendant les vacances, on y retournait au Maroc. On campait et je vous assure, le camping là-bas, rien à voir avec ici. Mais rien de rien ! Les marocains plantaient leurs tentes le long de la plage, comme les touaregs, des tentes traditionnelles. Hautes, immenses, fièrement debout devant les vagues. C'était magnifique à voir, cent, deux cent toiles dressées le long de la mer. Un jour mon frère a ramené un feu d'artifice qu'il avait acheté en France : une panoplie énorme. Toutes ses économies y sont passées. Le spectacle a duré une heure et demie et c'était un vendredi, jour sacré, jour de la prière. Une fête s'est improvisée : les uns ramenaient du thé, des gâteaux, les autres de la viande. Pour moi, c'était et c'est toujours magique, tous ces marocains qui se rassemblaient spontanément, on dansait, on chantait ensemble et ça a duré toute la nuit.Quasi spontanément. A l'époque je me suis même posé la question : on peut donc être heureux avec si peu  ? Et depuis, je me demande souvent : qui a repris le dessus dans ma vie actuelle ? Cet enfant de 9 ans arraché à son pays et qui refuse tout en moi ?

L'année prochaine, c'est décidé, je ne reporte plus mon projet, je prends deux mois pour me ressourcer et je retourne là-bas. Je veux redevenir moi et prendre l'âme du petit garçon restée là-bas par la main.

Trente-deuxième clap. Double épreuve du bac.

En terminale, ça se passe très mal. Je décroche de plus en plus. Le jour des épreuves, je ne rentre même pas chez moi et je m'enfuis direct à Paris, sans me soucier du résultat. C'était une décision, comme on dit, sur laquelle je ne pouvais pas revenir. Une vraie décision quoi, pour une fois !

J'adorais les études et je savais que je n'avais pas assez travaillé. Manque de motivation comme on dit. Sans goût, sans intérêt. Un copain m'a téléphoné pour m'annoncer mon échec. Il me manquait 5 points. J'avais la possibilité de repasser l'oral, j'ai refusé. C'était un bac de mécanique générale et n'étais pas fait pour ça. Travailler à la chaîne, vous imaginez. J'étais toujours attaché à mon désir artistique. Et puis, avec le bac, mon refus du bac, la peur d'affronter mon père. Avec cet sensation d'étouffement, d'être pieds et poings liés. Aucune liberté. L'impression de perdre mon identité. Mais quelle identité, vous pouvez me le dire ?

J'avais une cousine à Barbés et je débarque chez elle, le soir même. Elle est absente et je l'attends dans la cage d'escalier de son immeuble. Un lieu insalubre. C'était la nuit, c'était flippant. De jeunes blacks chuchotaient et faisaient leur petit commerce. Dans le noir, je ne voyais que leurs yeux et leurs dents blanches. J'ai encore cette image effrayante en tête.

Fatima est rentrée à 7 heures du matin. J'ai dormi toute la nuit dans l'escalier dérangé par tout ce mic mac. Juste après cette période, je vais rentrer dans l'enfer.

Fatima est contente de me voir. Puis elle s'inquiète de savoir que j'ai dormi là. Je me lave, je m'habille. Petite sieste. Et elle m'emmène voir la Tour Effeil. Jamais compris pourquoi on visite toujours ce tas de ferraille dès qu'on débarque à Paris ! C'est ce que je me dis à 20 ans ! Je suis en pleine effervescence. Le roi du monde. J'ai envie d'exploser. Exploser, vivre quoi !

Je reste une semaine et je vois comment ça bouge. Des gens dansent dans la rue au Trocadéro. Il y a des jongleurs. Du roller. Des artistes, des danseurs, des musiciens partout dans les rues. C'est ça qui me fascine, pas les momunents en ferraille ! C'est là que va germer l'idée de faire de la danse.

Le lendemain, mon père appelle Fatima et elle lui annonce que je suis avec elle.

- Comment ça Rachid avec toi à Paris ! C'est impossible, il a passé son bac hier !

Puis il insiste pour me parler. Je dis non avec mes mains. Rien à faire. Je détestais lui parler au téléphone. Il ne disait jamais bonjour ni aurevoir. C'était, allo, puis il débitait ce qu'il avait à dire et raccrochait. Ce jour-là, il s'est mis carrément en rage !

- Si j'ai bien compris, tu laisses tomber tes études, c'est ça ! Espèce de lâche ! Et tu n'oses pas me le dire en face ! Puisque c'est comme ça... Je ne veux plus te voir ! Tu m'entends ! Ne remets plus un pied à la maison ! Jamais.

Il a raccroché sur cette phrase. Curieusement, j'étais soulagé. C'est ce que je voulais entendre. J'ai pris mes cliques et mes claques et j'ai quitté la famille. Il m'a fallu passer par un conflit pour gagner ma liberté. A quel prix !

Livres vivant ici

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B. Hibert 17/09/2014 20:36

Bravo pour le partage de ce récit : des bribes de vie où les mots qui s'enchaînent émeuvent davantage que la danse acrobatique du Rachid Essami que j'ai rencontré au Lycée ; danse que chacun admirait.
Acrobate des mots désormais, acrobate sur le fil de la sensibilté.
Bravo !

louisiane 17/09/2014 17:45

Trés bien raconté, pourquoi ne pas en faire un livre ou un livret, je pense que cela nous apprendrais à mieux connaître les arabes.

Sampiero 17/09/2014 18:43

Un livre, je ne sais pas... tout dépend des budgets... mais en tout cas, tous les récits de vie vont servir de base à un spectacle... et aussi à la bibliothèque vivante... Donc toute cette matière va nourrir de nombreux projets...