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Publié par Sampiero Dominique

Cette chronique explore les récits de vie comme des paysages. Des contrées intimes inexplorées. Chacun porte une histoire sagement pliée dans son corps et sa mémoire. Puis la range dans la grande bibliothèque de l’anonymat des villes. Les tours deviennent d’immenses étagères avec, à chaque rayon, des récits muets serrés les uns contre les autres, de tout pays et de toutes nationalités, alignés à n’en plus finir et qui se cachent pour se faire oublier comme si l’intégration consistait à faire table rase du passé. Devenir invisible. Tenter de se quitter pour inventer une ressemblance illusoire. Il faut déplacer les livres un à un, les sortir de la poussière de la vie quotidienne et les écouter raconter. On n’accueille pas quelqu’un sans le connaître. Une part de tendresse, une part de fermeté. Trouver et donner le courage de briser le silence qui nous fait croire qu’on n’a rien à dire. Chaque souvenir revient comme un ami oublié.

 

 

 

Rachid ESSAMI

HISTOIRE d’un déracinement

Premier chapitre

 

 

 

 

Entre arbre et arabe

il n’y a qu’une lettre

qu'une terre

à bouger

 

 

Livres vivant ici

Casablanca. 1966 / 1975.

 

Premier clap

«  Ça me fait penser à un studio de cinéma. Il y a un décor. Et tout à coup, plus rien, vous vous retrouvez dans le désert. Ou à la plage. Hop, comme ça ! D’un claquement de doigt ! C’est comme si vous arrachiez un arabe, pardon un arbre, oui, c’est marrant j’ai fait un drôle de lapsus, mais entre arbre et arabe, il n’y a qu’une lettre à bouger, un arbre de la terre, avec ses racines et tout, et hop, vous le posez ailleurs ! »

Deuxième clap

« Une première image marquante. C’est la fête de l’Aïd el Fitr, la fin du jeune du Ramadan. Il m’est souvent arrivé des trucs à cette fête là, on me dirait que ça me porte la poisse, comme si on me punissait… Je sors habillé comme un sou neuf, je sors tout fier de mes beaux habits dans la rue. Je voulais acheter un gâteau assez spécial, avec du pain autour et du thon très piquant au milieu. j’entre dans une petite épicerie, genre alimentation générale, j’achète mon gâteau puis je m’installe en terrasse et juste au moment de mordre dans mon gâteau piquant, je reçois une pierre sur la nuque. Je me dis que c’est peut-être l’effet du piment… Non. Il y avait une dispute entre deux hommes et c’est moi qui ait reçu le projectile… Drôle de gâteau non ? »

Troisième clap

« Mon paysage préféré à cet âge-là, c’est la mer. Je sors de la ville, je m’évade en douce et j’aime m’asseoir au bord de l’eau et m’imaginer plein de choses pendant des heures et des heures. J’ai huit ans et demi et mon désir secret, vous allez rire, c’est de devenir artiste, artiste peintre. Au bord de l’eau, quand on est jeune, on pense que quelque chose va sortir de l’eau pour nous demander de faire un vœu. Alors j’attends la chose des heures et des heures, et mon vœu, c’était ça, devenir artiste ! »

Quatrième clap

«  Je suis un feu d’artifice vous savez mes pensées partent dans tous les sens ! Pas vous ? »

Cinquième clap

« À Casablanca, il y a un souk comme à Marrakech. J’adorais passer et repasser devant le rayon olives et épices, ça me donnait faim tous ces parfums. Il y a aussi des étals avec des vêtements, des écharpes, on dirait que les gens font sécher leur linge, tout est posé comme ça, dans une grande liberté, on n’a pas peur du vol, c’est pas plié, rangé comme ici, c’est p)lus vivant cette liberté, non ? »

Sixième clap

« Casablanca, c’est très vivant, on dirait que tout le monde vit à cent à l’heure, c’est magnifique cette foule comme une marée haute, humaine, on est embarqué dans un manège qui tourne, qui marche et avance, on se retrouve à visiter le marché alors qu’on n’avait pas prévu ça… c’est contagieux la foule… »

Septième clap

« Un autre souvenir, à la plage. Mes copains étaient partis, j’étais seul, en vacances. Onze ans. Personne sur le sable, le désert. Je me déshabille, pose mes affaires bien pliées sur ma serviette, mon beau gilet surtout rouge et noir, un pantalon noir et des espadrilles blanches, on aurait dit un Petit Prince, le Petit Prince était arabe, non ? ( rires ). Puis j’enfile mon maillot de bain, je cours vers la mer et je nage. Dix minutes plus tard, je reviens : on a volé mes affaires ! J’en ai encore mal au cœur. Le reste je m’en foutais mais c’était surtout le gilet. On dirait qu’avec le gilet c’était ma personnalité qu’on avait volé. J’en ai pleuré si je veux entrer dans les détails. C’était un cadeau de mon père, et c’est pour ça qu’il était si important, car je le voyais rarement et ce gilet rouge et noir, c’était les mains de mon père posées sur mes épaules. »

Livres vivant ici

Huitième clap. Le père.

Premier souvenir. «  Mon père, oui, est quelqu’un de très aimant mais à distance. Je ne me souviens pas qu’il m’ait pris dans ses bras. Beaucoup d’amour certainement mais il manquait le contact. Quand on aime quelqu’un, il faut le prendre dans ses bras, non ? Prendre dans ses bras, c’est transmettre quelque chose, de la joie, je ne sais pas moi, ou de la tristesse, du bonheur. »

Deuxième. « Il faisait 14 kilomètres aller et 14 kilomètres retour pour gagner 20 centimes par jour aux abattoirs de Casablanca. Il tuait des moutons surtout. Je n’ai jamais aimé la vue du sang, le mouton qui implore mais je ne suis rien du tout pour changer ça, c’est la tradition. »

Troisième. « Très respecté mon père. Il s’appelait El Kebir, ça veut dire le Grand… alors qu’il était petit, tout petit,( rires ) il mesurait un mètre soixante cinq. Mais tout le monde baissait la tête devant lui. Pas besoin d’être grand pour être fort et respecté. Il avait du charisme. De la bonté surtout à donner à tout le monde. À chaque fois qu’il rentrait des abattoirs, il ramenait quelque chose pour ceux qui en avaient le plus besoin. À la fête de l’Aïd, pour une femme qui avait perdu récemment son mari, il allait égorger le mouton. Il faisait le tour des familles comme ça. Et à la fin, il s’occupait de notre mouton. Il faisait passer les gens avant lui. »

Quatrième. « Une fois j’ai aidé mon père, il m’a même disputé avant que je dise non, je devais tenir les pattes, les pattes de devant, même si elles étaient liées le mouton bougeait beaucoup, on dirait qu’il sentait qu’il allait mourir, je devais donc tenir les pattes mais aussi plus difficile la gorge. C’est ça le plus terrible pour moi. Comme un choc. Je sentais dans mon bras la vibration de la lame qui tranchait là. Non, je ne vais quand même pas rejoindre Brigitte Bardot pour créer une association de protection du mouton mais c’est trop violent pour moi. Désolé mais c’est barbare en fait surtout à huit ans ! »

Neuvième clap. La mère

« Saadia… euh… comme on dit… une mère trop… couveuse quoi… Prête à mentir pour ses enfants. Pour qu’ils ne prennent pas des coups… quand ils ont fait des conneries. Des petits mensonges pour des grosses raclées à cause de petits délits. Par exemple, quand on a cassé un beau vase, une antiquité. Le Maroc, c’est une antiquité quand on y pense. Et aussi, oui, je me souviens, un couteau qu’il utilisait pour manger. Mon père affirmait qu’il n’échangerait rien contre ce couteau. J’ai cassé le manche de ce couteau malheureusement en voulant le planter contre un arbre. Et ma mère a dit que c’était elle. »

«  Mon père aimait ma mère. Jamais de scène entre eux, que de l’amour. Elle était plus grande que lui et savait se faire respecter. De temps en temps, des petites disputes mais seulement en parole. Mon père offrait toujours des cadeaux à ma mère. Il l’aimait, je suis sûr qu’il l’aime encore, paix à son âme, ils s’aimaient tous les deux, et ça se voyait ! »

Dixième clap. La maison

«  Une hutte. Comment dire. Toute simple. Une grande porte en arcade pour entrer avec de gros clous comme là-bas, des clous énormes rivés dedans. Trois marches pour descendre. Et voilà. C’est chez moi, c’était la maison. La chambre des parents. Et une deuxième pièce, notre chambre, on y dormait à 4 mais c’était grand, je ne me suis jamais senti à l’étroit. Et puis il y avait un dôme en verre au centre, comme dans les Riyhads. À l’étage, il y avait une autre famille. Et au sol, carrelé blanc avec des rosaces vertes, géométriques. Pas de fenêtre. La porte était toujours ouverte. Et puis cette lumière qui venait du plafond. Saadia faisait à manger au sol sur une gazinière. Les plats étaient en terre cuite, en forme de coupe. Maman adorait faire des Msemens, une sorte de crêpe feuilletée. On était jeune, et c’est elle qui nous lavait dans la bassine. La grande bassine servait aussi de machine à laver. C’était comme ça. J’avais trois frères, Khaled, Azize et Mohamed. Je m’entendais bien avec eux, pour faire des conneries surtout !»

Livres vivant ici

Onzième clap. La sœur

«  J’ai eu une sœur mais elle est morte. Elle est morte de. Vous savez les marocaines quand elles font le ménage, elles mettent le bébé accroché par une sorte d’écharpe dans le dos. Quand Saadia a fini son ménage et qu’elle a voulu reprendre ma sœur dans ses bras, pour l’embrasser, elle était morte. Mort subite du nourrisson ! Quel choc, vous imaginez. Ma mère ne s’est jamais remise de ça. Encore aujourd’hui, elle traîne ça dans son cœur. Elle s’appelait Latifa, ma petite sœur. J’ai appelé ma fille Latifa en hommage à cette petite sœur que je n’ai jamais connue. J’aurais bien voulu. Elle est décédée le 16 Juin, c’est bizarre non, parce que moi je suis né un 16 Juin aussi. J’ai toujours eu l’impression d’avoir pris sa place. J’ai découvert ça sur un livret de famille, ma mère me l’avait toujours caché. J’aurais préféré qu’on me le dise. C’est dur quand on apprend ça par hasard. Décédée le 16 Juin. Le jour de ma naissance. J’ai toujours eu l’impression d’avoir éliminé, non, d’avoir pris la place de quelqu’un pour vivre. Allah wa alam comme on dit chez nous. Dieu seul le sait ! »

Livres vivant ici

Douzième clap. La mosquée

« J’étais concentré sur mes études et bien travailler à l’école, donc j’allais à la mosquée prier Dieu pour être dans les premiers. Au début, j’en avais un peu peur. Pas peur de Dieu non mais du monde, de la foule, beaucoup de monde à la mosquée. Beaucoup de monde, les pieds nus. Voir tous ces gens alignés, ça faisait militaire. Et chacun connaissait sa place. Moi je débarquais là et j’étais perdu. Quand on est gosse, on n’a pas la même vision des choses. Je tournais dans tous les sens pour trouver ma place. Puis un vieil homme m’a pris la main et m’as dit : mets toi là et fais tout ce que je fais ! Il s’appelait Ahmed, 67 ans, c’était un gentil. Je lui ai répondu : d’accord, je veux bien m’accroupir comme toi mais une fois au sol, je dis quoi ? C’est trop long à t’expliquer mais répète tout simplement, Astagh firou Allah, Astagh firou Allah. Que dieu me pardonne. À la fin des prières, il m’a mis une tape amicale sur l’épaule et m’a précisé : il faut que tu reviennes plus souvent, Dieu n’est pas là seulement pour régler tes problèmes ! »

Douzième clap. Jeux d’enfants

« Il y avait un local où on jouait au billard, en arabe on dit billard, mais en fait c’étaient des baby-foot. Les barres étaient graissées et ressortaient de l’autre côté. Et celui qui arrivait bien habillé, on faisait tout pour le salir avec la barre, c’était même plus drôle que marquer un but ! »

«  Un autre jeu. On pliait une grande tige de barbecue en forme de grande louche creuse avec un manche, on plaçait une roue de vélo à l’intérieur et on la poussait partout pendant des heures en la faisant rouler sans la faire tomber. »

« Il y avait un autre jeu qu’on faisait… avec la police… c’est à celui qui ne se ferait pas coincer. Celui qui se faisait attraper se prenait une dérouillée par els forces de l’ordre et ne savait plus marcher pendant au moins 3 jours. C’était un sport d’extrême comme on dit ( rires ). Quand la fourgonnette passait, une Volkswagen assez longue, bleue et pourrie, on les insultait en quelque sorte. Leur grade, c’était, Marda. Et nous on criait « Wa Marda, Kral firda ! Wa Marda, Kral firda ! » Vous savez ce que ça voulait dire, non ? «  Homme à la chaussure noire ! Homme à la chaussure noire ! » Ça les rendait fou et pour eux, c’était la pire insulte… c’était plein de sous-entendus… ça voulait dire : tu marches à l’ordre, tu obéis, tu as un boulot pourri ! On se la jouait fin dans cette épreuve. On plaçait une boite de conserve au bout de la rue et il fallait la toucher en s’enfuyant. Au bout de 5 points, on avait gagné. Beaucoup se faisaient embarquer avant. C’était notre façon de faire du sport. Tu veux faire un footing, va crier Homme à la chaussure noire à un flic et tu vas courir !»

Chute. Voilà, le premier chapitre de ma vie. La chose qui me fait le plus mal, c’est le souvenir de mon père. Parce qu’il est mort aujourd’hui même s’il est toujours avec moi en pensée. Mais quand il est parti, il s’est passé quelque chose que je ne me pardonne pas. Mais ça, je ne suis pas prêt, je vous le raconterai plus tard. Merci de m’avoir écouté.»

 

 

Livres vivant ici

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Razika 07/11/2014 22:20

Merci Rachid pour ces confidences que je ne connaissais pas, !!! Razika qui est partie pour un ailleurs : meilleur !

sampiero 08/11/2014 07:05

Merci Razika de vous intéresser de si loin au blog de Chasse Royale... et merci de le faire connaître autour de vous...